Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/101

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son pain avec le misérable qui en manque, c’est bien l’Eglise ; quand la guerre éclate, c’est l’Église, — nous l’avons vu en 1870, — qui seule élève la voix en faveur de l’opprimé et rappelle les hommes à la paix et à l’amour. Le jour oh la guerre civile ensanglante les rues, c’est le prêtre encore qui prêche la concorde. 11 fait plus que la prêcher : il meurt pour elle, comme Mgr Affre, sur la barricade.

Le Télégraphe.

Louis ULBACH.

(29 avril 1878.)

Victor Hugo n’a pas écrit un pamphlet, une satire. Il a touché gravement, respectueusement, à la question la plus grave des temps modernes et de tous les temps. Entre l’ombre du pape qui vient de mourir, après avoir encouru les plus lourdes responsabilités vis-à-vis de la conscience humaine, et l’incertaine figure du nouveau pape, qui cherche à tâtons une fenêtre de son Vatican pour parler, sans rien dire de précis, Victor Hugo s’adresse au pape impersonnel, à celui qui n’est ni Pie IX, ni Léon XIII, un fantôme transparent que la lumière combat et veut dissoudre.

Aux rêves malsains d’une théocratie qui prétend demeurer plus longtemps que les autres despotismes, le poète oppose le rêve d’un pape qui se souviendrait de Jésus beaucoup plus que des donations de Charlemagne ; aux balbutiements de l’orgueil qui mendie le denier de saint Pierre, le penseur oppose tranquillement le doux murmure de l’humilité pastorale qui sent peser l’agneau sur ses épaules.

Jamais œuvre ne fut conçue et exécutée dans une sérénité plus parfaite ; mais jamais douceur ne fut plus terrible : ce rêve de bonté est un arrêt implacable. . .

Ce poème s’ajoute aux autres œuvres de Victor Hugo comme un astre de plus dans une constellation.

Il me semble que non seulement ce livre est actuel, nécessaire pour la grande lutte qui se continue, mais qu’il était indispensable aussi au monument de Victor Hugo. Après avoir dit la vérité aux peuples et aux empereurs, le poète la devait au pape. U ne pouvait choisir une forme plus heureuse, d’une ironie plus discrète et plus habile. Jamais conseil ne fut plus correctement, plus éloquemment donné.

Sera-t-il écouté ? Non. Le dernier mot du livre en est le mot vrai, pour la papauté. Retourner à Jérusalem, rentrer dans la mission évangélique, abjurer les prétentions temporelles, se dévouer exclusivement à l’amour, à la raison, à la justice, au progrès parmi les hommes, c’est pour le pape, quel qu’il soit, un mauvais rêve, un cauchemar. La réalité pour lui est le songe épais, confus, malsain, du Syllabus.

Pie IX a régné dans ce somnambulisme. Léon XIII s’y aventure avec timidité ; mais cette nuit est fatale, et nous entendrons les pires ennemis de l’Eglise, c’est-à-dire ses amis violents, dénoncer naïvement ce poème comme un outrage à la papauté, parce qu’il est un hommage à l’humanité.

Le Nord.

Henri DE BORNIER.

Dans cette œuvre de philosophie, d’histoire, de théologie, de politique, il y a aussi (ce qui ne manque jamais à un livre de Victor Hugo) le charme, le sourire, le vol des colombes, le cri joyeux des enfants. Les enfants ! ils sont un peu partout dans ce poème, comme les oiseaux dans une forêt.

Cette chose charmante, l’enfance, tout à coup Victor Hugo en fait un problème terrible ; cela s’appelle : En voyant une nourrice !. . .

... Je ne sais pas de drame plus simple et plus effrayant que ce récit, qui tient dans trois pages. Il y a là un mélange d’imagination et de vérité qui fait frémir, et après avoir lu ces vers terribles, on se demande si une telle faculté d’intuition n’est pas un malheur, et si l’homme qui devine et qui ressent à ce point les angoisses des autres hommes peut jamais dormir. Ô imagination ! Puissance, force, mélancolie, désespoir, fièvre incessante de la pensée, vagues immenses qui roulent sans fin dans le cerveau du poète, tortures du génie égales à ses joies ! Lequel vaut mieux : être Dante, Shakespeare, Milton, Victor Hugo ? ou bien être le pâtre qui siffle sa chanson sans la comprendre et regarde trembler les feuilles d’arbres au vent du matin ?