Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/102

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Le Constitutionnel.

J. Barbey d’Aurevilly.

(20 mai 1878.)

Rappelez-vous les Misérables et leur tonnerre ! ... Rappelez-vous ce tonnerre et comparez ! Une petite pluie rare après l’orage. Victor Hugo fut sa petite pluie à lui-même. Son Pape n’est que la même goutte d’eau connue et tombée tant de fois, essuyée et tombant toujours à la même place, avec une monotonie qui fait peu d’honneur à la fécondité de son cerveau.

Le Pape, ce livre retors d’intention, n’est nouveau ni par le fond, ni par la forme. Tout l’antique Hugo se résume là dedans. C’est le repassage des opinions et des idées qui, depuis sa sortie du parti monarchiste et son entrée dans le parti républicain, ont été ses opinions et ses idées. Redites que la forme qu’il leur a donnée ne rajeunit pas !

. . . Beaumarchais a menti : nous ne nous tempérons pas par des chansons, mais par des romances. C’en est une, que le Pape de Hugo. Qu_and il a repris, dans son poème, la vieille idée de tous les ennemis de l’Église, il l’a faite sentimentale pour la rendre plus meurtrière, pour la faire d’un plus large et d’un plus sûr coup de poignard. Vouloir la mort de la papauté, qui est peut-être, pour Hugo, cette fin de Satan depuis si longtemps annoncée, ce n’est pas là une merveille ! Ils la veulent tous, sans être des Hugo et même en restant des pieds plats, les libres penseurs et les athées de ce temps, comme l’ont voulue, à toutes les époques de l’histoire, tous les révoltés, tous les hérétiques, toute l’indomptable canaille de l’humanité. Mais la vouloir chrétiennement pour le salut et l’honneur du christianisme, la vouloir pour sa résurrection ; venir, le cœur attendri et les yeux en larmes, présenter à la papauté le sabre japonais en l’engageant avec suavité à s’ouvrir elle-même le ventre, ceci est une manière de vouloir la mort de la papauté qui appartient en propre à Victor Hugo, et si, dans le cours de son poème, il n’a pas la moindre originalité d’idées, il a du moins eu celle-là, dans son hypocrite ou son ironique conception !

. . . Mais il est d’une mélancolie plaisante de voir les vers grandiloquents de Hugo, que l’admiration de ce siècle appellerait volontiers Hugomagnie comme on dit «Charlemagne», ne plus servir qu’à exprimer des idées que le chansonnier Béranger, ce polisson de France qui, du moins, était gai, a exprimées de façon moins pleurarde, moins pompeuse et moins pédantesque. Au fond, c’est la même haine contre l’Église, c’est le même désir scélérat de la voir détruite, et surtout c’est la même théologie. Béranger et Hugo sont des théologiens de la même force. Seulement Béranger a le style de ses idées et Hugo n’a pas le style des siennes, et rien n’est plus déplaisant que le contraste de la platitude de ses idées avec la redondance de sa poésie. Rien de plus| choquant que de voir ce diable de grand vers dont personne ne nie que Hugo ait la puissance, et qui ne devrait dire que des choses proportionnées à sa grandeur, ne débagouler que des choses ineptes et vulgaires sur l’une des plus grandes questions (si ce n’est la plus grande ) qui puisse occuper l’humanité.

Mais ne vous y trompez pas cependant ! C’est précisément la vulgarité de ces idées qui fait, s’il y en a un, Iç danger de ce benêt de poème. . ., car il faut bien l’avouer entre nous, il est un peu benêt. Vulgarité et popularité s’engendrent toujours. C’est cette manière raccourcie de comprendre l’histoire religieuse, la même dans Hugo que dans Béranger, qui convient aux bourgeois, les dominateurs de l'opinion je le crains, encore pour longtemps. Ce n’est pas chez les démocrates ardents de son parti, qui couperaient le cou au Pape aussi facilement qu’ils lui voleraient sa couronne, que Hugo pourrait avoir un succès. lis haussent les épaules et ils rient de ce vieux bonhomme qui n’a pas pu laver son génie des souillures immortelles que le christianisme y a laissées : car Hugo se sert contre le christianisme d’un langage que le christianisme a fait. C’est exclusivement chez les bourgeois qu’il aura l’honneur du triomphe. S’il y a, en effet, une idée qui chausse la médiocrité des bourgeois, c’est l’idée absurde que l’Eglise, établie de Dieu et constituée à grand renfort de saints, de grands hommes et de siècles, doit, pour sa plus grande gloire, revenir à l’Eglise primitive, qui n’était pas constituée, et à la pauvreté des premiers temps. Raisonnement aussi bête que celui-là qui exigerait que l’enfant devenu homme rentrât dans le ventre de sa mère. . . et pourtant raisonnement toujours d’un effet certain sur les bourgeois et