Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/153

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XII

Aux lueurs du flambeau par ma main soutenu, Tout le fourmillement ténébreux est venu ; Devant mon esprit calme et que l’équité mène, J’ai donné rendez-vous à la misère humaine, A toute l’ignorance, à tout front déprimé, A quiconque a pour âme un soupirail fermé ; J’ai plaint, les rassemblant sous ma prunelle sombre, Tous ces demi-vivants, les infirmes sans nombre, Tous ceux sur qui le deuil tire son lourd rideau, Le mendiant sans yeux au front ceint d’un bandeau, Le pauvre homme pied-bot tremblant sur la béquille, Et je me suis senti, tous étant ma famille, Tous ayant droit aux pleurs, leur unique trésor, Une compassion plus douloureuse encor Pour le boiteux du sceptre et l’aveugle à couronne. La cécité sur tous pèse et les environne ; Us sont tous du néant qui souffre ; et puis, hélas, Ces diadèmes d’or sur tous ces crânes plats ! Hélas, ne rien savoir, ne rien voir, et l’empire ! Etre tout, n’étant rien ; quelle indigence pire ! Quel plus dur dénûment, quel plus morne abandon, Et quel accouplement plus digne de pardon Que la toute-ignorance et la toute-puissance ! Quoi de plus désolé que cette affreuse absence De la réalité, du vrai, de la raison, Et du jour, englouti derrière l’horizon ? Entre les malheureux gravissant les calvaires, Pour ceux-ci qui sont rois serons-nous plus sévères Parce qu’ils sont plus sourds et plus noirs, et qu’ils ont Plus d’horreur dans la main et d’ombre sur le front ?