Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/158

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



De nos compassions n’exceptons aucun homme ; 
L’homme juste n’est pas de clémence économe ; 
Un monstre est un infirme, et l’infirme a des droits. 
L’ignorant, quel qu’il soit, qu’il marche au coin d’un bois,
L’envie au cœur, pieds nus, en haillons, triste rustre, 
Ou qu’il ait la couronne en tête, brute illustre, 
N’est rien qu’un pauvre aveugle, abject, perdu, tenté ; 
Oui, l’homme se défait où manque la clarté ; 
O sinistre unité du mal ! analogie 
Du fou que fait la faim au fou que fait l’orgie ! 
Ils ont ce noir lien, c’est qu’ils ne savent pas. 
Dans leurs deux sphères d’ombre ils font les mêmes pas. 
Ils sont le crépuscule et ne savent que nuire ; 
Ignorer, c’est haïr, ignorer, c’est détruire ; 
La brutalité vient, la férocité suit ; 
L’homme de proie, hélas, sort de l’homme de nuit ; 
Une prunelle horrible en ces ombres s’allume ; 
Le brigand, le tyran, c’est, dans la même brume, 
Le même oiseau de nuit qui vole, atroce et fou ; 
Gengiskhan et Mandrin sont le même hibou ; 
La même obscurité dépravée et farouche 
Fait en haut Louis quinze et fait en bas Cartouche. 

Oui, je vous le répète, allez, interrogez,
Philosophes, les lois, les mœurs, les préjugés,
Les vieux siècles saignants, ces témoins unanimes ; 
Creusez, fouillez l’histoire, embaumement des crimes ; 
Ouvrez ce panthéon des dynastes défunts 
Que dom Calmet conserve avec ses vils parfums ; 
Scrutez les attentats, sondez les tragédies 
Jetant aux grands palais des rougeurs d’incendies, 
Que trouvez-vous ? ceci : tous ces grands malheureux,
Bandits broyant la terre ou s’égorgeant entre eux,
De Constantin l’athée à Joas le lévite,
Du Darius de Perse au Dmitri moscovite, 
De l’anglais Edouard au mède Barazas, 
Qui, nés princes, sont rois, peuple, seraient forçats.