Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/231

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Tout cela, c’est le gouffre ; et l’obscur aquilon
Mêle au même brouillard tous ces pâles fantômes.
Tout cela, c’est la fuite immense des atomes ;
C’est le doute.

C’est le doute. Le doute, hélas ! Sur cette mer,
Où tous les vents, le chaud, le froid, l’impur, l’amer,
Épuisent les fureurs de leurs rauques poitrines,
Apparaît l’archipel ténébreux des doctrines ;
Sommets qui sont des ports s’ils ne sont des écueils.
Là se dressent Vésale entr’ouvrant des cercueils,
Socrate lumineux, Zénon dans un jour triste,
Pyrrhon vague, et si noir qu’on ne sait s’il existe,
Les sept sages, pareils aux Cyclades, couverts
De nuages, de flots, de brumes et d’hivers,
Swift, Rabelais, Montaigne, Herder, Kant en détresse,
Hegel sombre, et, là-bas, cette cime, Lucrèce.

Les plus mornes, ce sont les rieurs. Avoir ri,
Ce n’est pas contre l’ombre étoilée un abri ;
Cela ne construit pas un toit sur notre tête
Contre l’Être, sinistre et splendide tempête ;
Cela n’empêche pas les monts d’être debout ;
Cela ne fait pas taire un Vésuve qui bout,
Ni les clairons de l’ombre aux bouches des borées ;
Cela n’empêche pas les mers démesurées
D’offrir on ne sait quels hommages écumants
À la pâle planète au fond des firmaments ;
Rire, cela ne peut déconcerter la rose
Qui s’ouvre en juin, ayant pour devoir d’être éclose ;
Fermer l’œil et crier : je ne veux pas les voir !
Cela n’empêche pas les rayons de pleuvoir.
Riez. Soit. L’Inconnu derrière sa muraille
Ne s’inquiète pas de Lucien qui raille ;
Ni les eaux, ni les champs, ni les fleurs, ni les blés,
Ni les forêts, ne sont d’un sarcasme troublés ;
L’invisible cocher des sept astres du pôle