Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/237

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Ce vieux glaive éternel d’où dégoutte le sang ?
Dis, jetteras-tu moins de pierres en passant
Aux penseurs, aux héros, aux martyrs, aux apôtres ?
Laisseras-tu, devant l’affliction des autres,
Entrer la pitié blanche et douce dans ton cœur ?
Seras-tu plus pensif, plus grave et moins moqueur,
Surtout pour les déchus et pour les incurables ?
Seras-tu moins hautain devant les misérables,
Plus doux pour l’insensé qu’entraînent ses penchants,
Moins grand pour les petits et meilleur aux méchants ?
Réponds, mêleras-tu, dis, un peu de tendresse,
O juste, à ta justice, ô sage, à ta sagesse ?
Feras-tu grâce au monstre en pleurs, et seras-tu
Un Abel moins altier pour Caïn abattu ?
Et, si tu n’es qu’un monstre et qu’un Caïn toi-même,
Viendras-tu t’effarer à la lueur suprême,
Et te prosterner, pâle, heureux, épouvanté,
Sous la prodigieuse et clémente clarté ?
Un Dieu tient de la place, homme, dans une sphère.
Avant d’en vouloir un, il faut savoir qu’en faire.
Un Dieu, quand ce n’est pas un port, c’est un péril.
Ah ! la plupart du temps, sénile et puéril,
Importunant les cieux, livide solitude,
Tu veux un Dieu, de peur d’en perdre l’habitude,.
Parce que du passé tu subis l’ascendant,
Tu veux un Dieu, pour rien, pour faire, en attendant
Que ton cadavre tombe au sépulcre et pourrisse,
Ce que ton père a fait, ce qu’a fait ta nourrice,
Par ennui, pour sentir sur ta tête un patron,
Pour avoir quelque chose à mettre en ton juron.


*


Enfin te rends-tu compte un peu du vaste rêve
Où ton destin commence, où ton destin s’achève,
Qu’on nomme l’univers, et qui flotte infini ?