Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/250

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Qui jettes sur le gouffre un regard insensé,
Et qui meurs quand le cri de ta vie est poussé !

« Ah ! triste Adam, flocon qui fonds presque avant d’être,
Lugubre humanité, n’est-ce pas trop de naître ?
N’est-ce pas trop d’avoir à vivre, en vérité,
O morne genre humain, bref, rapide, emporté !
Il ne te suffit pas, quoique ta fange souffre,
D’apparaître une fois dans la lueur du gouffre !
L’homme éternel, voilà ce que l’homme comprend.
Tu demandes au ciel, au grand ciel ignorant
Qui t’assourdit de foudre et t’aveugle d’étoiles,
Quel fil te noue, ô mouche, à ses énormes toiles,
Comment il tient à l’homme, et quel est ce lien ?
Tu devrais te sentir pourtant tellement rien
Qu’avec ce vil néant que tu nommes ta sphère
Le ciel — en supposant qu’il soit — n’a rien à faire !
Tout ce qu’il peut cacher, couver ou contenir,
Est hors de toi, qui n’as qu’un soir pour avenir.
O le risible effort de rattacher ce dôme
De prodige, d’horreur et d’ombre à ton atome !
Quel besoin as-tu donc d’être de l’univers ?
Chair promise au tombeau, contente-toi des vers !

« Et d’ailleurs, à quoi bon avoir un personnage
Dans ce mystérieux et fatal engrenage ?
A quoi bon être un pli dans ces flux et reflux
Qui font effort pour être et déjà ne sont plus ?
A quoi bon être un chiffre et compter dans la foule
Qui n’est que de l’écume ajoutée à la houle ?
Regarde : tout est vain, fuyant, triste, inouï.
Avant d’être apparu, tout est évanoui.
Ces groupes de soleils, de globes, de planètes,
Moins funèbres peut-être ou plus noirs que vous n’êtes ;
Ce zodiaque obscur qui jamais ne finit
De descendre au nadir, de monter au zénith ;
Ces Jupiters, ces Mars, ces Vénus, ces Saturnes,