Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/28

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Prêtre, à qui donc as-tu pris ta richesse? Aux pauvres.
Quand l’or s’enfle en ton sac, Dieu dans ton cœur décroît.
Apprends qu’on est sans pain et sache qu’on a froid ;
Les jeunes filles vont rôdant le soir dans l’ombre.
Tes rochets, ta chasuble aux topazes sans nombre,
Ta robe où l’Orient doré s’épanouit,
Sont des spectres qui sont noirs et vivants la nuit,
Et qui prennent Jésus dans sa crèche, et le tuent.
Sache qu’au lit public les femmes s’habituent
Parce qu’il faut céder, se rendre, et vivre enfin,
Le riche ayant le vice et le pauvre la faim.
Que te sert d’empiler sur des planches d’armoire
Du velours, du damas, du satin, de la moire,
D’avoir des bonnets d’or et d’emplir des tiroirs
De chapes qu’on dirait couvertes de miroirs ?
O pauvres que j’entends râler, forçats augustes,
Tous ces trésors, chez vous sacrés, chez nous injustes,
Ce diamant qui met à la mitre un éclair,
Cette émeraude où semble errer toute la mer,
Ce resplendissement sombre des pierreries,
C’est votre sang, le lait des mamelles taries,
C’est le grelottement des petits enfants nus !
C’est votre chute au fond des gouffres inconnus !
Le faste de ce prêtre, ô pauvres, représente
Ce que vous n’avez plus, votre vie innocente,
Le loyer du logis, le tison du foyer,
La dignité du cœur qui ne veut pas ployer,
Le travail qui s’accroît par l’épargne qui monte,
Votre joie, et l’honneur des femmes, et ta honte,
Prêtre ! ― Rends ces trésors aux pauvres ! Rends-les tous !
Escarboucles chez eux, immondices chez nous !
Quoi ! tandis que là-haut l’immense Éternel pense ;
Tandis que sans fatigue et sans fin il dépense
La lumière, et maintient les soleils au complet,
Pour que tout marche et vive, et pour prouver qu’il est ;
Tandis que dans cette ombre où court le météore,
Il nous regarde avec ses prunelles d’aurore ;