Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/359

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Et comme il est certain que la nature mêle
Toujours un peu d’ivresse au lait de sa mamelle,
Comme ils sont à la fois brumeux et radieux,
Ces hommes-là sont fous, dit la tourbe. Ils sont dieux !
L’excès de vérité n’éblouit-il pas l’âme,
Et n’a-t-on pas de grands aveuglements de flamme ?
Hélas : en peut-il être autrement ? Le réel,
L’idéal, le progrès, même venu du ciel,
Même apporté par Christ, même quand Dieu l’amène,
Passant par l’homme aura toujours la marque humaine.
Toujours l’idée aura pour nombril le défaut ;
Toute innovation, même prise là-haut,
Par mille côtés vraie, est par un côté fausse ;
Quel bonheur ! la routine à ce détail s’adosse.
Après avoir plongé dans la sublimité,
Après avoir volé le gouffre illimité,
Dans l’humaine cohue obstinée à ses voiles
Malheur à qui revient ! L’infini plein d’étoiles,
Sur la terre où le cuistre admire l’avorton,
N’a qu’un débarcadère appelé Charenton.

Oui, le crachat jaillit de cent bouches ouvertes
Sur tous les pâles Christs des saintes découvertes !
Oui, malheur au héros qui, la lunette en main,
Se dresse au lointain bord de l’horizon humain,
Guetteur mystérieux et vedette avancée !
Il est toujours tué ; par qui ? par la pensée.
Car dès que les docteurs ont vu, troupeau jaloux,
Poindre une idée, ils ont la tristesse des loups,
La foule n’aime point qu’un astre la dérange
Avec un flamboiement de clarté trop étrange,
Et la pensée humaine a peur des vastes cris
Du génie, et du vol des immenses esprits.

L’âne reprit : — Hélas, hommes ! race chétive
Ayant plus de torpeur que d’initiative !
Hélas, génie humain ! hélas, esprit humain !