Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/369

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Obscures, elles sont comme des cheminées
De ténèbres d'où monte et se répand la nuit.
Pas un système vrai ne s'est encor produit ;
C'est en vain qu'on s'ébat, c'est en vain qu'on arguë ;
Et vingt siècles après le verre de ciguë,
Dix-huit cents ans après le cri du Golgotha,
L'homme est encore au point où Platon s'arrêta.

Ce que nous appelons : dérober son échine
Aux bons coups que l'ânier prémédite et machine,
Éviter le fossé, prendre le droit chemin,
Lisser son poil, garder du chardon pour demain,
Vous hommes, vous nommez cela la politique.
Mais là quelle ombre ! erreur moderne, erreur antique !
Quel épaississement et quel redoublement
De tout ce qui se trompe et de tout ce qui ment !
Querelle sur l'idée et sur le fait ; querelle
Sur la loi convenue et la loi naturelle ;
Querelle sur le blanc, querelle sur le noir,
Et sur l'envers du droit qu'on nomme le devoir ;
Systèmes sociaux qui se gourment, s'escriment,
Et ferraillent, les yeux bandés.

Et ferraillent, les yeux bandés Les uns suppriment
Les siècles, jetés bas de leur trône lointain ;
Ils construisent, mettant en ordre le destin
Comme un vaisseau réglé de la hune à la cale,
Une fraternité blafarde et monacale
Entre les froids vivants que rien ne lie entre eux ;
Ce rêve fut déjà rêvé par les chartreux ;
L'homme est ronce et végète; il est ver et fourmille ;
Plus de nom paternel, plus de nom de famille ;
Pas de tradition, pas de transmission ;
L'être est isolement et disparition ;
Ils réduisent, voyant l'idéal dans la chute,
L'homme à l'individu, le temps à la minute ;
L'homme est un numéro dans l'infini, flottant