Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/370

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Hors de ce qui l'engendre et de ce qui l'attend,
Vain, fuyant, coudoyé par d'autres chiffres vagues ;
L'humanité n'est plus qu'un tremblement de vagues ;
Ayant vu les abus, ils disent : — Supprimons ;
Puisque l'air est malsain, retranchons les poumons ;
L'opprobre du passé doit emporter sa gloire ; —
Ils rêvent une perte infâme de mémoire,
Un monde social sans pères, établi
Sur l'immensité morne et blême de l'oubli ;
Ils combinent Lycurgue et le pacha du Caire ;
L'homme enregistré naît et meurt sous une équerre ;
Le pied doit s'emboîter dans le niveau, le pas
Doit avant de s'ouvrir consulter le compas ;
De cette égalité dure et qui vit à peine,
La liberté s'en va, vieille républicaine,
Car elle est la rebelle et ne sait pas plier ;
Chacun doit à son heure entrer à l'atelier,
Chacun a son cadran, chacun a sa banquette ;
L'homme dans un casier avec son étiquette,
Délié de son père, ignorant son aïeul,
C'est là le dernier mot du progrès, — l'homme seul.
Ces fous mettraient un chiffre au blanc poitrail du cygne ;
Géomètres, ils font un songe rectiligne ;
Esprits qui n'ont jamais contre terre écouté
Le silence du gouffre et de l'éternité,
Jamais collé l'oreille au mur des catacombes,
Cœurs sourds au battement mystérieux des tombes,
Chassant les disparus, parquant les arrivants,
Ils abolissent, plaie effroyable aux vivants,
La solidarité sépulcrale des hommes.
— Mais l'homme est un total, les êtres sont des sommes ;
Tout homme est composé de tout le genre humain ;
Aujourd'hui meurt, tronqué d'hier et de demain ; —
Ces vérités sont là; qu'importe ! ils font le vide ;
Ils coupent, dans l'espace insondable et livide ;
Le fil sacré qui lie aux cercueils les berceaux ;
Ils écrasent l'obscur tressaillement des os ;