Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome VI.djvu/235

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée




En vous voyant passer. ô chef du grand empire !
Le peuple et les soldats tomberont à genoux ;
Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire
             Je suis content de vous !

Une acclamation douce, tendre et hautaine,
Chant des cœurs, cri d’amour où l’extase se joint,
Remplira la cité ; mais, ô mon capitaine !
             Vous ne l’entendrez point.

De sombres grenadiers, vétérans qu’on admire,
Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas ;
Ce spectacle sera touchant et beau ; mais, sire,
             Vous ne le verrez pas.

Car, ô géant ! couché dans une ombre profonde,
Pendant qu’autour de vous, comme autour d’un ami,
S’éveilleront Paris, et la France, et le monde,
             Vous serez endormi !

Vous serez endormi, figure auguste et fière,
De ce morne sommeil, plein de rêves pesants,
Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre,
             Dort depuis six cents ans.

L’épée au flanc, l’œil clos, la main encore émue
Par le dernier baiser de Bertrand éperdu,
Dans un lit où jamais le dormeur ne remue,
             Vous serez étendu.

Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles,
Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout,
Et qui, touchés un soir par le vent des batailles,
             Se couchaient tout à coup.

Leur attitude grave, altière, armée encore,
Ressemblait au sommeil, et non point au trépas ;