Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome X.djvu/384

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Ils prirent par le Pas de la Mule, et, suivant
Les boulevards qu’emplit, le jour, un flot mouvant,
Montèrent vers la Ville endormie à cette heure ;
Et les quatre lions du Château-d’eau qui pleure,
Les toits des vieux faubourgs aux innombrables nids,
La porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis,
Les Porcherons où vibre encor le bruit des verres,
Tremblants, virent passer ces deux profils sévères.
Ils marchaient sans parler, sans dire : par ici.
Et les deux cavaliers arrivèrent ainsi
Dans un des carrefours immenses de la ville.
Au centre, se dressait un autre homme immobile.

Cet homme n’était pas un homme, mais un Dieu.

Son front, qui semblait fait pour le ciel toujours bleu,
Se haussait arrogant, comme indigné de l’ombre ;
On voyait sur sa tête un vague soleil sombre ;
Il rayonnait, lugubre ; il avait l’air fatal
Et superbe, que donne aux morts le piédestal,
Et tout ce qu’un vainqueur répand d’horreur sacrée
Quand le roi qui détruit contient un Dieu qui crée.
C’était un roi de bronze ainsi que le premier ;
Il n’avait ni brassards, ni haubert, ni cimier,
Et, beau comme Apollon, était nu comme Hercule ;
On voyait se courber, noirs dans le crépuscule,
Quatre fleuves, l’Escaut, l’Ister, le Doubs, le Rhin,
Sous les quatre sabots de son cheval d’airain ;
Tranquille, il paraissait écouter dans les brises
Des chocs de bataillons, de cris de villes prises ;
Et sa crinière était d’un lion ; et, sans voix,
Sans geste, il commandait ; il semblait tendre aux rois
Sa fière épée, à Dieu, dans l’azur solitaire,
Sa main, et son orteil aux baisers de la terre.

Il semblait de lui-même à jamais ébloui.