Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/148

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XL SOIR



Ciel! un fourmillement emplit l'espace noir;
On entend l'invisible errer et se mouvoir;
Près de l'homme endormi tout vit dans les ténèbres.
Le crépuscule, plein de figures funèbres,
Soupire; au fond des bois le daim passe en rêvant;
A quelque être,ignoré qui flotte dans le ,vent
La pervenche. murmure, à voix basse: je t'aime!
La clochette bourdonne auprès du chrysanthème
Et lui dit: paysan, qu'as-tu donc à dormir?
Toute la plaine semble adorer et frémir.
L'élégant peuplier vers le saule difforme
S'incline; le buisson caresse l'antre; l'orme
Au sarment frissonnant tend ses-bras convulsifs;
Les nymphæas, pour plaire aux nénuphars pensifs,
Dressent hors du flot noir leurs blanches silhouettes;
Et voici que partout, pêle-mêle, muettes,
S'éveillent, au milieu des joncs ét des roseaux,
Regardant leur ,front pâle au bleu miroir des eaux,
Courbant leur tige, ouvrant leurs yeux, penchant leurs urnes,
Les roses des étangs, ces coquettes nocturnes 51
Des fleurs déesses font des lueurs dans, la nuit,
Et dans les prés, dans l'herbe où rampe un faible bruit,
Dans l'eau, dans. la, ruine informe et décrépite,
Tout un monde charmant et. sinistre palpite.
C'est que là-haut, au fond du ciel mystérieux,
Dans le.soir vaguement splendide et glorieux,
Vénus rayonne, pure, ineffable et sacrée,
Et, vision, remplit. d'amour l'ombre effarée.

6 mars 1854. == XLI