Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/248

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Qu’on ne va plus te voir que derrière le ciel,
Avec une figure : au delà du réel ;
Sois Christ, le fils aîné de la clarté divine,
En qui l’homme s’efface, en qui Dieu se devine,
Le grand Christ arrachant, calme et le bras tendu,
Aux faits épouvantés. le miracle éperdu ;
Passe ton jour entier, être à haute stature,
A modeler en toi l’humanité future,
Du matin jusqu’au soir roule dans ton cerveau
Le système insondable et l’univers nouveau,
Où tout aura ta forme, arts, lois, dogmes, doctrines ;
Et, maintenant, forçat, c’est ton heure. Aux latrines !

Ô génie accablé d’un viscère ! destin
Traversé par l’abject et lugubre intestin !

Oh ! quelle ombre après tant de clarté ! tout à l’heure,
Tu semblais l’ange, roi de l’éther qu’il effleure ;
Socrate sur le Pnyx ou Moïse au Galgal,
Tu planais ; tu parlais à Dieu comme un égal ;
Tu semblais de l’énigme être le grand ministre ;
A présent te voilà nu, frissonnant, sinistre,
Misérable au niveau du bourbier, et réduit
Aux accroupissements des bêtes dans la nuit !
Et tu fais tous les jours cette chute, prophète,
Roi, mage, osant revoir l’azur quand tu l’as faite !
Tous les jours, l’homme allant aux astres ses pareils,
Vole avec les esprits au-dessus des soleils,
Luit, resplendit, flamboie, et tous les jours retombe
De plus haut que le ciel dans plus bas que la tombé !

L’homme a beau. sous son front sentir les cieux frémir,
Être un génie ; il faut manger, il faut dormir !
Il se heurte aux besoins. Les besoins sont les bornes.
C’est le rappel brutal aux réalités mornes ;
L’éternelle cuisson du stigmate de feu ;
C’est le coup de bâton de la matière au dieu.