Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIV.djvu/105

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée



Je serais très content si j’étais Bonaparte
Qu’on me prouvât que nul n’a combattu pour Sparte,
Qu’Aristide est un mot, que Tell est inventé,
Que Spartacus fait rire, et qu’un doute est resté
Sur Thrasybule en Grèce et sur Brutus dans Rome.
Je trouverais utile et bon, si j’étais l’homme
Qui sur la France morte à cette heure est debout,
Qu’en sortant de souper avec monsieur About
Chez madame Mathilde, un beau soir, monsieur Taine
Démontrât de façon triomphante et certaine
Que personne ne peut faire ni bien ni mal,
Qu’un gueux, comme un héros, est un produit normal,
Que tout est de la fange étant de la matière,
Que le juste et l’injuste au même cimetière
Mêlent tranquillement leur phosphate de chaux,
Que Tibère à Caprée et Huss dans les cachots
Sont égaux et n’ayant d’âme ni l’un ni l’autre,
Sont le néant despote et le néant apôtre ;
Car tout se vaut devant le rien universel.
La vertu c’est du sucre, et le crime est du sel 56
On secrète, sans but, et pour se mettre à l’aise,
Une bonne action, ainsi qu’une mauvaise
De la même manière, et l’homme est un ruisseau
Où le serpent vient boire aussi bien que l’oiseau.
Le louer, le blâmer, pourquoi ? Louez-vous l’onde
Qu’un cygne fait charmante et qu’un ver fait immonde ?