Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIV.djvu/68

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Son souffle, son accent, son geste, était guetté
Dans la foule, si triste au fond, par. la gaîté ;
Il avait ce grand don, cher aux grecs du Poecile.
L’épanouissement profond de l’imbécile.
Et quand on le voyait pensif, vide et béant,
On croyait voir zéro ricaner du néant.
C’était l’innocent fourbe et le niais cupide.
Son ahurissement faisait Paris stupide.
Ce clown fut sans égal. Ce Brunet gambadait,
Coiffé de la splendide oreille du baudet,
Roulait éperdument ses prunelles éparses,
Cassait des pots, chipait des sous, faisait des farces,
Était grotesque, était inepte, était cocu,
Chantait, et recevait des coups de pied au cul.

Maintenant il attend les soufflets de l’histoire.
Son tréteau paraît noble auprès de son prétoire.
Le Brunet d’à-présent est un juge. Il est noir.
Est-ce le même ? Oui. Non. Pourquoi pas ? On peut voir
Des faits plus surprenants que ces métamorphoses ;
Pasquin et Partarrieu prennent les mêmes poses ;
Parfois dans Rhadamante on sent un galopin ;
Est-ce que Mascarille est fort loin de Dupin ?
Pourquoi voudriez-vous que je m’émerveillasse
Qu’on soit Jeffrye après avoir été Paillasse ?
Quoi qu’il en soit, fût-il le même, un peu moisi,
Ce -Brunet, certes est bien l’homme de ce temps-ci
Où, juge, on vend le code et, prêtre, le ciboire.
Thémis -rend un arrêt et demande un pourboire.
Éaque est domestique-et Minos est agent.
Qu’est ceci ? La justice. Avez-vous de l’argent ?
C’est à vendre. Et ceci ? C’est notre conscience.
Payez-nous-la. C’est tant. — O juges, patience !
La Justice viendra. Jugez en attendant. —
Donc Brunet de farceur est passé président.
Ce comique est tragique. Il décrète, il condamne.
Il règne. Il a toujours le même bonnet d’âne.