Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome II.djvu/479

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cloches de la grande ville, et il en a fait battre tous les cœurs, excepté le cœur de Louis XI. Voilà ce livre, brillante page arrachée à notre histoire, qui jettera le plus grand éclat dans la vie littéraire de l’auteur.

Sainte-Beuve.xxxxxxxxxxx
(Prospectus pour l’édition de 1832.)
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Dans Notre-Dame, l’idée première, vitale, l’inspiration génératrice de l’œuvre est sans contredit l’art, l’architecture, la cathédrale, l’amour de cette cathédrale et de son architecture. Le poète a pris cette face ou, si l’on veut, cette façade de son sujet au sérieux, magnifiquement ; il l’a décorée, illustrée avec une incomparable verve d’enthousiasme. Mais ailleurs, dans les alentours, et le monument excepté, c’est l’ironie qui joue, qui circule, qui déconcerte, qui raille et qui fouaille, si ce n’est vers le second volume où la fatalité s’accumule, écrase et foudroie ; en un mot c’est Gringoire qui tient le dé de la moralité, jusqu’à ce que Frollo précipite la catastrophe. Le poète songeait à sa Notre-Dame lorsqu’il disait dans le prologue des Feuilles d’automne :

S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur.

Quand le poète aborde des caractères vraiment passionnés, le prêtre, Quasimodo, la Esmeralda, la recluse, en même temps que l’ironie disparaît dans l’ardeur exaltée des sentiments, c’est la fatalité seule qui la remplace, une fatalité forcenée, visionnaire, à la main de plomb, sans pitié. Or, cette pitié, le dirai-je ? je la demande, je l’implore, je la voudrais quelque part autour de moi, au-dessus de moi, sinon en ce monde, du moins par delà, sinon dans l’homme, du moins dans le ciel. Il manque un jour céleste à cette cathédrale sainte ; elle est comme éclairée d’en bas par des soupiraux d’enfer. Le seul Quasimodo en semble l’âme, et j’en cherche vainement le Chérubin et l’Ange. Dans le sinistre dénouement, rien ne tempère, rien ne relève ; rien de suave ni de lointain ne se fait sentir. L’ironie sur Gringoire qui sauve sa chèvre, sur Phœbus et sa fin tragique, c’est-à-dire son mariage, ne me suffit plus ; j’ai soif de quelque chose de l’âme et de Dieu. La sensibilité, qui est à la passion poignante ce que la douce lumière du ciel est à un coup de tonnerre, faisait faute ailleurs en bien des endroits ; mais ici c’est la religion même qui manque. Dès qu’on gravit d’effort en effort, d’agonie en agonie, aux extrémités funèbres des plus poétiques destinées, le manque d’espérance au sommet accable, ce rien est trop, ce ciel d’airain brise le front et le brûle. Durant toute cette portion finale de Notre-Dame, l’orchestre lyrique, l’orgue en quelque sorte, pourrait jouer, par manière d’accompagnement. Ce qu’on entend sur la Montagne, cette admirable et lugubre symphonie des Feuilles d’automne.

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Bref, Notre-Dame est le fruit d’un génie déjà couronné pour le roman et qui, tout en produisant celui-ci, achevait de mûrir encore… Style et magie de l’art, facilité, souplesse et abondance pour tout dire, regard scrutateur pour beaucoup démêler, connaissance profonde de la foule, de la cohue, de l’homme vain, vide, glorieux, mendiant, vagabond, savant, sensuel ; intelligence inouïe de la forme, expression sans égale de la grâce, de la beauté matérielle et de la grandeur ; reproduction équivalente et indestructible d’un gigantesque monument ; gentillesse, babil, gazouillement de jeune fille et d’ondine, entrailles de louve et de mère, bouillonnement dans un cerveau viril de passions poussées au délire, l’auteur possède et manie à son gré tout cela. Il a composé dans Notre-Dame le premier en date, et non certes le moindre des romans grandioses qu’il est appelé à continuer pour l’avenir.

Revue des Deux-Mondes.
(1er mars 1834.)
Gustave Planche.
Lettre à Victor Hugo.

… Ce que j’admire dans votre Notre-Dame, c’est l’inépuisable richesse d’épisodes et d’incidents que vous avez semée dans ce beau livre. Vous semblez prendre plaisir à compliquer l’entrelacement des fils de votre récit pour dénouer sans peine ce qui semble inextricable. Si jamais œuvre humaine a témoigné de la puissance de son auteur, c’est à coup sûr Notre-Dame de Paris.

Ceux qui ne verraient dans cette vaste