Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome II.djvu/480

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épopée que l’intérêt poétique ne comprendraient que la moitié de votre pensée. Votre volonté, je le sais, a été plus haute et plus hardie. Vous avez projeté la reconstruction de la France au XVe siècle. La tâche était grande, l’avez-vous réalisée. ? Vous avez pris pour centre de votre composition la cathédrale de Paris, et autour du temple chrétien, vous avez groupé toutes les formes de la vie nationale. Phœbus, Gringoire, Claude Frollo, Quasimodo sont des types longtemps médités, qui résument poétiquement les conditions et les mœurs de la société française au XVe siècle.

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Vous avez fait pour la prose, dans Notre-Dame de Paris, ce que vous aviez fait pour la poésie dans les Orientales. Vous avez forgé la langue sur une enclume sonore et solide, vous l’avez enrichie d’images qu’elle ne connaissait pas ; c’est un champ que vous avez défriché, que vous avez semé de vos mains ; nul ne peut vous en disputer la moisson sans injustice et sans honte.

Notre-Dame est à mes yeux un magnifique édifice, plein d’étonnements et de secrets inattendus, qui fatigue la curiosité sans l’épuiser. C’est une construction gigantesque dont les pierres innombrables, soudées ensemble par un ciment invisible, semblent défier nos rêves les plus hardis. Mais dans ce poème singulier, si on excepte la recluse, où est le rôle de l’homme ?

Théophile Gautier.
(Prospectus de l’édition de 1835.)

Notre-Dame de Paris est à coup sûr le roman le plus populaire de l’époque ; son succès a été complet. Artistes et gens du monde se sont réunis dans la même admiration ; les critiques les plus hostiles eux-mêmes n’ont pu s’empêcher de joindre leurs applaudissements à l’applaudissement général ; et, s’il était permis de donner une limite à un génie en toute sa force et de tant d’avenir, on pourrait croire que Notre-Dame de Paris est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.

C’est une vraie Iliade que ce roman. Variété de physionomies, exactitude de costumes, miraculeux artifice de descriptions, haute et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l’art, science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée en prose qui, si M. Hugo n’eût pas été déjà célèbre, eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.

Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes idéalités féminines, n’a rien a opposer à la divine Esmeralda. — Gulnare, Médora, Haïdée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins touchantes.

Maturin n’eût pas dessiné avec plus d’énergie la sombre figure de Claude Frollo, dévoré par sa soif de science, qui se change en soif d’amour.

Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours, qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est peinte de main de maître. C’est la vie et la vérité même.

Qui n’a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers qui tirent la langue et sa faim toujours inassouvie. Les poètes à jeun de Régnier ne sont pas esquissés d’un crayon plus franc et plus vif.

Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Notre-Dame est la coquille ? Qui n’a admiré son dévouement de chien et ses vertus d’ange dans un corps de diable ? Qui n’en a pas un peu voulu à la Esmeralda de ne pas l’aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et sa défense de sanglier ? Qui n’a pas pleuré avec la pauvre Chantefleurie ?

Sur quel fond magnifique se détachent toutes ces figures devenues des types ! Tout le vieux Paris : églises, palais, bastilles, le retrait du roi Louis XI et la Cour des Miracles : une ville morte, déterrée et ressuscitée ; un Pompéi gothique retiré des fouilles ; deux mille in-folio compulsés, une érudition a effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès ! Et sur tout cela un style éclatant et splendide, de granit et de bronze, aussi indestructible que la cathédrale qu’il célèbre.

Notre-Dame de Paris est dès aujourd’hui un livre classique.