Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/344

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Quant à l’immensité de ces étendues liquides, l’esprit s’effraie d’y songer. Toute banquise qui a trois cents pieds de haut s’enfonce nécessairement dans la mer de deux mille cinq cents pieds, et cela flotte. Quelques-uns de ces blocs errants ont une lieue de tour. Ils sont dans l’océan comme une plume de sarcelle dans le lac de Lucerne. Tout le sel de la mer, ce sel que Paracelse appelait le centre de l’eau, amoncelé en montagne, formerait un cube de quinze cents mètres de haut et dont la base, au calcul du lieutenant Maury, suffirait à couvrir toute l’Amérique septentrionale. Si du sel on passe à l’eau, en se bornant seulement à la quantité d’eau que la mer reçoit des fleuves, disons quelques-uns des chiffres auxquels l’esprit se heurte : la Tamise, à Teddington, verse dans la Manche vingt-sept mille mètres cubes d’eau par minute ; le Nil, à son embouchure, vomit un volume d’eau deux cent cinquante fois plus considérable que le versement de la Tamise. Le Nil n’a pas d’affluents ; le Gange, dans son parcours de six cents lieues, a onze fleuves tributaires, dont le plus grand dépasse le Rhin et dont le moindre vaut la Tamise ; la masse d’eau qu’il dégorge dans la mer des Indes est incalculable. Évaluez, si vous ne reculez pas, les quantités d’eau que jettent le Rhône qui draine deux mille cinq cents lieues carrées, le Rhin qui, dans un cours de deux cents lieues, draine cinq mille lieues carrées, le Danube qui draine vingt mille lieues carrées, le Saint-Laurent qui draine cent mille lieues carrées, le Mississipi qui, sur une longueur de douze cents lieues, draine trois cent mille lieues carrées. La Méditerranée seule reçoit de ces fleuves un milliard huit cent mille tonnes d’eau par jour. Quant à l’océan, le chiffre est impossible à préciser ; et comme le gigantesque bassin liquide ne hausse pas d’un millimètre, chaque jour, à un pouce d’eau près, et avec une exactitude mathématique, ces milliards de tonnes d’eau s’envolent en nuées. Des chaînes de montagnes sont comme perdues sous la mer. De longues arêtes sombres et des sommets à pic y apparaissent à des profondeurs inaccessibles. Sous l’enfouissement tumultueux des vagues il y a des Athos, des Caucases, des Libans, des Pyrénées et des Cordillières. A quelque distance des côtes de la Nouvelle-Hollande, on entrevoit un monstrueux mont sous-marin de trois cents lieues de long, tout à fait pareil aux chaînes de la Souabe et de la Franconie, qui sont des coraux. Dans l’Atlantique quelque chose de semblable aux Andes serpente sous l’eau vers l’occident ; quelque chose de semblable aux Alpes se dirige vers l’orient. Çà et là, de colossales falaises dessinent sous les lames leurs escarpements ténébreux ; des gorges tortueuses, des ravins tout froncés de plis et de crevasses, des détroits réservés au glissement obscur d’une foule d’espèces animales inconnues, s’ébauchent sous la glauque diaphanéité de l’eau infinie ; on a