Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/348

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Quel est le mot de cette énigme ? Mouvement perpétuel à la surface ; immobilité absolue au fond.

La moindre ride du moindre courant briserait la coquille du foraminifère. Or cette coquille est intacte. Donc pas de courant.

La loi du fond de la mer est connue aujourd’hui. C’est la coquille du foraminifère qui l’a dite.

Un hasard a confirmé cette révélation. Un jour, à bord du Cyclops, le lieutenant Dayman, en retirant sa ligne de sondage, en ramena d’un seul coup deux cents brasses qui avaient reposé et s’étaient mises en tas sur le fond de l’océan. Ces deux cents brasses formaient un rouleau de cordes dont tous les cercles étaient égaux et réguliers. Que démontraient tous ces cercles parfaits, superposés les uns aux autres au fond de la mer ? Pas de courants.

Le foraminifère est-il seul dans ce désert, sous ce lourd suaire de l’océan ? Non. A côté de lui, au-dessous de lui, plus bas que lui, ô descente sans fin de l’échelle des êtres ! ô verticale vertigineuse du précipice Création ! il y a un être, un autre être plus incompréhensible encore, près duquel le foraminifère est un géant. C’est le polycistinée.

On observe le foraminifère, on ne peut que constater le polycistinée.

Et probablement, et à coup sûr, pourrait-on dire, comme le foraminifère est géant pour le polycistinée, il y a plus bas un autre être pour lequel le polycistinée est colosse, et ainsi de suite, ô terreur ! jusqu’à épuisement de l’infini.

Telle est la loi, et l’on y frissonne, et l’on s’y perd ; les mites des mites, les poux des poux, la gale de l’acarus, la vermine de la vermine, l’abîme de l’abîme.

Ajoutons ceci : les objets et les êtres ne nous échappent pas moins par leur grandeur que par leur petitesse. Il n’y a pas que le microscopique qui se dérobe à notre prunelle. Arrivée à de certaines proportions, l’énormité est invisible. L’acarus de l’éléphant ignore l’éléphant ; pour lui, cet animal est un monde. Qui nous dit, à nous, que le monde n’est pas un animal ?

Nul ne peut se pencher sur ces questions sans étourdissement.

Pour ce qui est du polycistinée, contentez-vous de ceci : tel coquillage, construit et habité par les polycistinées et grand comme une pièce de cinq francs, contient plus d’animaux vivants qu’il n’y a d’hommes sur toute la surface de la terre.

Myriades. Milliards de milliards.