Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/357

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lumière ; le halo de clarté qui entoure le soleil atteint à peine Saturne. Saturne, même avec ses huit lunes, même avec son colossal double anneau pour réflecteur, n’a pour plein midi qu’un crépuscule. Et Saturne n’est pas la plus profonde planète de notre système ; il a derrière lui Uranus, qui a derrière lui Oceanus, qui a derrière lui l’ombre. Au delà d’Oceanus, qui est à douze cents millions de lieues du soleil, commencent les évolutions des mondes noirs.

Les espaces intrastellaires sont-ils déserts ? Sont-ils habités ? La conjecture est ouverte. S’ils sont habités, ceci dépasse l’épouvante. Que peut-il y avoir là ?

Solitude, engourdissement, stupeur ; en haut, un énorme linceul étoile. Notre hiver polaire, où l’on casse l’eau-de-vie à coups de hache, et où l’haleine sort des bouches en flocons de neige, est une température torride à côté de cette glace, un Sénégal près de cette Sibérie. Ce froid-ci n’est plus mesurable ; c’est le froid abstrait. A un tel abaissement de température, aucune atmosphère n’est possible ; par conséquent pas de bruit, toute espèce de son s’éteignant dans le vide. Jamais un cri, jamais un souffle, jamais une aube ; l’existence de ce que nous appelons un soleil ne peut même être soupçonnée. Supposez que l’éternité est une fosse, c’en est le dedans. Une étendue fuligineuse avec quelques étincelles immobiles, voilà le plafond de cette fosse. Ce plafond immuablement noir, nous les terrestres, nous le voyons bleu pendant quelques heures, et c’est ce que nous appelons le Ciel.

Quel à vau-l’eau formidable qu’une telle obscurité ! Les univers qui y sont noyés y gravitent comme à l’aventure sans savoir autour de quoi. Ceux qui sont les plus proches de ce qu’on pourrait appeler la frontière solaire aperçoivent encore au fond des espaces un peu de pâleur ; ils reconnaissent confusément Saturne qui a un crépuscule, Uranus qui a une blancheur, Oceanus qui a un blêmissement, et ils les envient, et ils disent : Quels paradis ! Et ces univers désespérés sont paradis eux-mêmes pour d’autres qui sont derrière eux. L’épaississement ténébreux va croissant. Des univers, Léviathans de la noirceur incommensurable, apparaissent et disparaissent comme des simulacres ; de la fumée pétrifiée en forme de sphères tourne et rôde, des planètes aveugles tracent des orbites à tâtons. A quoi bon ces roues dans l’ombre ? La cécité centrale est inouïe. On n’y distingue plus même le glissement vague des globes ébauchant leur rondeur, et les lividités spectrales des univers enfouis dans l’inconnu. De temps en temps, dans ce sépulcre, une comète passe, torche terrible. Les êtres qui sont là profitent de cette lueur pour se regarder et voient des aspects effrayants.

A cette profondeur où il est impossible que la méditation cosmique ne descende pas, en présence de cet incontestable fait : — l’état normal du ciel,