Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/370

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qu’on appelait « la Voix ». Sa femme, réveillée en même temps que lui, en avait été malade. Un de leurs voisins, européen comme eux, déclarait avoir entendu le bruit. Haafner voulut vérifier le fait, s’il était possible, et, dans tous les cas, voir de près ces déserts étranges dont les indigènes ne parlent qu’à voix basse. La saison des pluies s’achevait, il pénétra dans les forêts et aborda les montagnes. Il voyageait seul, nous venons de le dire. Plusieurs semaines se passèrent, Haafner allant toujours devant lui ; rien de singulier ne s’était produit ; ces halliers étaient des halliers comme les autres, et ces roches étaient les premières pierres venues. Un jour, après le soleil couché, Haafner était sur un sommet de la chaîne de Bancol, la lune venait de se lever, la nuit approchait ; un trou s’offrit dans le rocher ; ces alcôves sont précieuses à de telles heures et dans de tels lieux, Haafner s’y coucha. Il allait s’endormir, quand tout à coup il entendit près de lui le jappement d’un chien. Jappement lugubre et puissant, d’un chien à coup sûr, mais d’un chien qui eût été gros comme un lion. Haafner regarda. Pas de chien, et pas de lion. Cependant le jappement continuait et allait grandissant ; c’était toujours un jappement, mais cela devenait un tonnerre ; pour qu’un chien pût hurler de la sorte, il fallait qu’il eût deux cents toises de haut. Un silence se fit, puis le hurlement recommença ; cette fois il était accompagné et comme croisé par des rumeurs inexprimables, quelquefois pareilles aux quintes d’un catarrhe, qui semblaient venir de tous les points de l’horizon, de près, de loin, de l’arbre, du nuage, quelquefois du haut des montagnes, quelquefois des profondeurs de la terre ; il s’y mêlait une conversation de voix humaines très distinctes, parfois se répondant, parfois parlant toutes ensemble, entrecoupées de ricanements. Haafner, éperdu et hardi, se jeta hors de son gîte et promena ses yeux autour de lui. Il n’y avait rien. La lune éclairait des cimes désertes. Ce tumulte inouï se compliquait d’un prodigieux paysage immobile. Qui donc faisait ce bruit ? Les montagnes. Haafner était entouré de montagnes qui aboyaient, de montagnes qui toussaient et de montagnes qui. dialoguaient, et, à de certains moments, cette monstrueuse solitude éclatait de rire.

Un autre voyageur, Burckhardt, explorait en 1816 le littoral de la mer Rouge. Il désirait savoir à quoi s’en tenir sur ce que raconte Katsner des bruits incompréhensibles qui se manifestent dans les chaînes voisines du golfe d’Haïfan. Il cherchait ce sépulcral Mont des Cloches, le Ghebel-nakus, ainsi nommé du mot arabe Elnakus, campanule ; mont qui recouvre, disent les traditions locales, un monastère damné dont, à de certaines heures, on entend vaguement les cloches bruire sous la masse de la montagne. Tout en marchant dans ces solitudes, Burckhardt arriva sur un sommet très élevé appelé Onschomar. Là, tout à coup, en plein jour, à un moment où aucune