Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/387

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ce qu’elle est mystérieuse qu’il faut l’écouter ; c’est parce qu’elle semble obscure qu’elle est lumineuse. L’assujettissement aux Bibles, la servitude aux livres, l’idolâtrie des textes, l’obédience passive aux Védas et aux Korans, tout cela est terrestre, tout cela est artificiel, tout cela est construit pour le besoin de tel ou tel mode de civilisation, tout cela porte des ratures et des surcharges faites de main d’homme ; tout cela n’a, dans l’absolu, nulle raison d’être. Mais l’obéissance aux lueurs intimes, la confiance aux irradiations infinies, la foi à la conscience, la foi à l’intuition, c’est la chose sacrée, c’est la respiration de l’air même du sanctuaire inexprimable, c’est la communication avec Dieu : sans intermédiaire, c’est la religion. Ce que la conscience dit, elle le sait ; ce que l’intuition déclare, elle le voit ; la conscience sait en dehors de nous ; l’intuition voit en dehors de nous ; or savoir et voir, c’est la base d’enseigner et de prouver ; donc la conscience enseigne, donc l’intuition prouve. Quiconque consultera l’intuition sera bien informé. — Je le sens par intuition ; je le perçois par intuition ; — cela est supérieur aux syllogismes. Si par hasard il arrivait que, dans un cas donné, l’intuition contredît la dialectique, c’est du côté de l’intuition que je pencherais. L’intuition est une échappée de la grande certitude mystérieuse. Ce qu’elle m’enseigne, je le crois. Cela m’est montré par celui qui voit.

L’intuition parle dans nos ténèbres avec l’accent même de l’axiome.

Pourtant l’intuition peut se tromper ? Sans doute. Ah ! vous ne vous trompez pas, vous ? Qui êtes-vous. Êtes-vous Cuvier ? Vous vous êtes trompé sur l’homme fossile. Êtes-vous Humboldt ? Vous vous êtes trompé sur les gymnotes. Êtes-vous Laplace ? Vous vous êtes trompé sur les bolides. Etes-vous Lagrange ? Vous vous êtes trompé sur la vapeur. Ah ! c’est une litanie qui n’est pas finie et qu’on peut recommencer. Je l’ai dit déjà et j’y insiste. Vous vous appelez la science. Soit. En ce cas, vous vous appelez aussi l’erreur.

Ah ! l’intuition peut errer ! la belle nouvelle ! Tout ce qui passe par l’œil humain ou par l’esprit humain est sujet à déviation, c’est-à-dire égarement. L’âme a ses illusions d’optique comme le corps.

L’intuition infaillible ? Non. Mais elle a cela de grand que jamais elle ne perd de vue la réalité idéale. A quelque moment que vous l’interrogiez au fond de vous-même, vous la trouverez attentive à la clarté lointaine et centrale. Elle est la prunelle faite pour ce rayonnement. L’absolu est sa vision. Aussi, malheur au penseur qui n’en tient pas compte, et qui n’emploie pas à sa philosophie et à sa sagesse ce regard fixe de l’aigle intérieur sur le soleil moral !