Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/386

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nterrompt.

Qu’est-ce que l’intuition ? Est-ce que l’intuition prouve quelque chose ?

Vous qui m’interrompez, vous êtes-vous parfois replié en vous-même, plongeant vos yeux dans votre propre mystère, songeant et sondant ? Qu’avez-vous vu ? Une immensité. Une immensité, noire pour quelques-uns, sereine pour quelques autres, trouble pour la plupart. L’obscurité, dit Pyrrhon, la splendeur, dit Platon. En dehors de ces deux songeurs augustes, situés aux deux points extrêmes de la spéculation philosophique, presque tous les penseurs qui se recueillent et qui méditent aperçoivent en eux-mêmes (c’est-à-dire dans l’univers, car l’homme est un microcosme) une sorte de vide d’abord terrible, toutes les hypothèses des philosophies et des religions superposées comme des voûtes d’ombre, la causalité, la substance, l’essence, le dôme informe de l’abstraction, des porches mystérieux ouverts sur l’infini, au fond, une lueur. Peu à peu des linéaments se dessinent dans cette brume, des promontoires apparaissent dans cet océan, des fixités se dressent dans ces profondeurs ; une sorte d’affirmation se dégage lentement de ce gouffre et de ce vertige. Ce phénomène de vision intérieure est l’intuition.

Je plains le philosophe qui dédaigne l’intuition.

L’intuition est à la raison ce que la conscience est à la vertu : le guide voilé, l’éclaireur souterrain, l’avertisseur inconnu, mais renseigné, la vigie sur la cime sombre. Là où le raisonnement s’arrête, l’intuition continue.

L’escarpement des conjectures ne l’intimide pas. Elle a de la certitude en elle comme l’oiseau. Dites donc à une hirondelle : prends garde, tu vas tomber ! L’intuition ouvre ses ailes et s’envole et plane majestueusement au-dessus de ce précipice, le possible. Elle est à l’aise dans l’insondable ; elle y va et vient ; elle s’y dilate ; elle y vit. Son appareil respiratoire est propre à l’infini. Par moments, elle s’abat sur quelque grand sommet, s’arrête et contemple. Elle voit le dedans.

Le raisonnement vulgaire rampe sur les surfaces ; l’intuition explore et scrute le dessous.

Le matérialisme est l’oiseau de nuit de l’idéal ; il ne perçoit pas ce grand jour ; l’idéal est un plein midi dont il est l’aveugle. Le matérialisme, comme une chouette réveillée hors de son heure et fourvoyée dans l’aurore, va se heurtant à toutes ces réalités radieuses, l’âme, l’immortalité, l’éternité, ténébreux dans l’éblouissement. Où le matérialisme crie : Sépulcre, l’intuition crie : Lumière ! L’intuition, comme la conscience, redisons-le, est faite de clarté directe ; elle vient de plus loin que l’homme ; elle va au delà de l’homme ; elle est dans l’homme et dans le mystère ; ce qu’elle a d’indéfini finit toujours par arriver ; le prolongement de l’intuition, c’est Dieu.

Et c’est parce qu’elle est surhumaine qu’il faut la croire ; c’est par