Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/390

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l’excès ? Faites-vous du juste et de l’injuste, du faux et du vrai, du bien et du mal, une question d’hygiène ? La conscience n’est-elle qu’un estomac ? Eh bien, là encore, même en rapetissant l’humanité à ce point, vous vous tromperiez. L’orgie peut être pour le père et l’indigestion pour le fils. Il y a des cas où l’indigestion s’appelle révolution. Songez à l’alcôve de Louis XV et à l’échafaud de Louis XVI. Que toute mauvaise action soit punie sur la terre, que la perversité soit nécessairement et visiblement suivie ici-bas de l’adversité, je vous arrête net, cela n’est pas. Trimalcion engraisse ; Cauchon prospère ; Borgia meurt pape et infâme ; la veuve de Scarron et de Louis XIV meurt reine et abominable. Renoncez donc à la responsabilité matérielle.

Que reste-t-il ?

La responsabilité morale.

La responsabilité morale ? Ôtez l’âme, et je vous défie de me dire ce que c’est. Le repentir, et pas de sanction ; le remords, et pas d’avenir ; mots vides de sens. Prenons le plus grand des crimes, le meurtre. Retirez l’âme, ce n’est plus un crime. Si un homme n’est qu’un organisme dévolu à cet engloutissement définitif qu’on appelle Rien, j’ai détruit cet organisme, soit, mais que parlez-vous d’assassinat ? Désorganiser de la matière, ce n’est jamais que désorganiser de la matière ; peu importe la configuration de cette matière, peu importe le mode de cette désorganisation ; égorger un homme ou manger une laitue, c’est la même chose ; quel repentir voulez-vous que j’aie ? Désagréger des molécules, c’est un fait simple. Je casse une pierre, je tue un homme. Rien en deçà, rien au delà. C’est une action dont je vois les deux bouts. Un déplacement d’atomes, une refonte de substances dans le creuset de la vie universelle, un changement de forme du néant. Je sais ce que j’ai fait, et je n’ai rien fait de plus que cela. Il n’y a là aucune ombre ; tout est clair et fini. Qu’aide à regretter ? Quel reproche voulez-vous que je m’adresse ? Le remords ne naît que de la quantité d’inconnu qu’on fait dans une action, limitée en apparence, profonde en réalité. Or le meurtre n’est profond que s’il a affaire à une âme.

Oui, le coup frappé sur un homme sonne creux. Dans l’homme il y a l’abîme.

L’immortalité donc, voilà le résidu du raisonnement ; quelque chose qui survit pour répondre, voilà le fond du syllogisme. Mettez tous les faits dans votre cornue, et traitez-les avec le réactif que vous voudrez, le précipité, c’est le moi persistant. Ouvrez la logique, ce que vous trouvez dedans, c’est l’âme.

Et ce qui s’ensuit est admirable :

Liberté exigeant responsabilité, plus vous élargissez la liberté actuelle,