Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/405

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Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit avec calme :

— Aucune.

— Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au bonheur du genre humain ?

Ici Anatole Leray eut un tressaillement.

— Ah ! s’écria-t-il, s’il s’agit du genre humain, c’est différent.

— Pourquoi ? lui dis-je. Le total d’une addition de zéros, c’est zéro.

Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette adhésion :

— Au fait, la vérité est la vérité. Vous êtes toujours dur ; mais votre syllogisme est juste.

Je poursuivis :

— Je ne juge pas votre principe ; je déduis seulement ce qu’il contient. Et c’est par vous que je fais faire, pas à pas, cette déduction. Vous êtes bon logicien, cela me suffit. Donc l’homme est matière ; il sort du néant, il rentre dans le néant ; il a un jour et pas de lendemain. Ce jour-là seulement est à lui ; toute sa raison, tout son bon sens, toute sa philosophie, ce doit être d’en user et de le faire durer le plus possible. L’unique morale, c’est l’hygiène. Le but de la vie, c’est le bonheur. Le but de la vie, c’est de jouir. Le but de la vie, c’est de vivre. Il y a à ceci des corollaires sans nombre ; je ne veux pas les tirer en ce moment. Je me borne à vous demander si c’est bien là votre pensée.

— C’est bien là ma pensée.

— Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu’est-ce que cet homme ?

— Une dupe.


Nous nous quittâmes froidement.


Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s’embarqua pour l’Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour ou le paquebot arriva en vue de la terre, une tempête s’éleva. Le navire fit côte. Anatole Leray réussit à se sauver, et gagna un rocher hors des lames. Presque tout l’équipage put atterrir. Cependant, dans ce tumulte lugubre d’un naufrage où le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne pense qu’à soi, une embarcation où étaient trois femmes chavira. La mer était furieuse ; les trois femmes y disparurent. Aucun plongeur, même parmi les