Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/404

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


A bas l’organisme s’il devient le merveilleux, c’est-à-dire si l’on prétend conclure des diversités de l’organisme une supériorité quelconque d’une forme de la matière sur l’autre ! A bas l’aristocratie des organismes ! Des modes qui s’évanouissent ne sont autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l’atome ; l’atome indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres, serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à elle-même.

Je le regardai fixement.

— Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui roule, sont les égaux de l’homme ?

Il eut un moment d’hésitation, puis répondit avec une loyauté qui semblait en lui plus forte que sa volonté même :

— Vous êtes dur ; mais le syllogisme est vrai.

— Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême. Restons dans l’homme ; suivons-y vos prémisses : point d’âme, point de Dieu, point de surnaturalisme, point d’idéal ; la matière égale à elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l’un des innombrables côtés de la question.

— Je vous écoute, reprit-il à son tour.

Et je lui demandai :

— Quel est, à votre sens, le but de l’homme sur la terre ?

— Le bonheur.

— Pour moi, lui dis-je, c’est le devoir. Mais ce n’est pas de ma pensée qu’il s’agit, c’est de la vôtre. — Dans la balance de l’égalité de la matière, de combien le bonheur d’un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur d’un autre homme ?

— De zéro.

— Avant d’aller plus loin, me concédez-vous ceci qu’en logique,’ à toute action il faut une raison déterminante ?

— Cela est incontestable.

— Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d’un homme pourra être immolé au bonheur d’un autre homme, quelle sera, dans les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l’un à l’autre ?

— Zéro.

— Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel, qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n’a jamais aucune raison pour se sacrifier à un autre homme ?