Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/111

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pelait cela « aller à la messe rouge » ; Montflabert, juré révolutionnaire et marquis, lequel se faisait appeler Dix-Août. On regardait défiler les élèves de l’École militaire, qualifiés par les décrets de la Convention « aspirants à l’école de Mars », et par le peuple « pages de Robespierre ». On lisait les proclamations de Fréron, dénonçant les suspects du crime de « négotiantisme ». Les « muscadins », ameutés aux portes des mairies, raillaient les mariages civils, s’attroupaient au passage de l’épousée et de l’époux, et disaient : « mariés municipaliter ». Aux Invalides, les statues des saints et des rois étaient coiffées du bonnet phrygien. On jouait aux cartes sur la borne des carrefours ; les jeux de cartes étaient, eux aussi, en pleine révolution ; les rois étaient remplacés par les génies, les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par les lois. On labourait les jardins publics ; la charrue travaillait aux Tuileries. À tout cela était mêlée, surtout dans les partis vaincus, on ne sait quelle hautaine lassitude de vivre ; un homme écrivait à Fouquier-Tinville : « Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon adresse. » Champcenetz était arrêté pour s’être écrié en plein Palais-Royal : « À quand la révolution de Turquie ? Je voudrais voir la république à la Porte. » Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public des perruques de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le Moniteur ; d’autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes, le journal Entendons-nous, de Dubois-Crancé, ou la Trompette du Père Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps charcutiers, et l’on voyait des jambons et des andouilles pendre à côté d’une poupée coiffée de cheveux d’or. Des marchands vendaient sur la voie publique « des vins d’émigrés » ; un marchand affichait des vins de cinquante-deux espèces ; d’autres brocantaient des pendules en lyre et des sophas à la duchesse ; un perruquier avait pour enseigne ceci : « Je rase le clergé, je peigne la noblesse, j’accommode le tiers-état. » On allait se faire tirer les cartes par Martin, au n° 173 de la rue d’Anjou, ci-devant Dauphine. Le pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait ; on voyait passer des bandes de vaches laitières arrivant des provinces. À la Vallée, l’agneau se vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait à chaque bouche une livre de viande par décade. On faisait queue aux portes des marchands ; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la porte d’un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu’au milieu de la rue Montorgueil. Faire queue, cela s’appelait « tenir la ficelle », à cause d’une longue corde que prenaient dans leur main, l’un derrière l’autre, ceux qui étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient vaillantes et douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d’entrer chez le boulanger. Les expédients réussissaient à la révolution ; elle soulevait cette vaste détresse avec deux moyens périlleux, l’assignat et le maximum ; l’assignat était le levier,