Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/154

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millionnaire, athée, hébertiste, candide ; l’intègre Lebas, l’ami des Duplay ; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté, car l’art pour l’art existe plus qu’on ne croit ; Charlier, qui voulait qu’on dît vous aux aristocrates ; Tallien, élégiaque et féroce, qui fera le 9 thermidor par amour ; Cambacérès, procureur qui sera prince ; Carrier, procureur qui sera tigre ; Laplanche, qui s’écria un jour : Je demande la priorité pour le canon d’alarme ; Thuriot qui voulait le vote à haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire ; Bourdon de l’Oise, qui provoquait en duel Chambon, dénonçait Paine, et était dénoncé par Hébert ; Fayau, qui proposait « l’envoi d’une armée incendiaire » dans la Vendée ; Tavaux, qui le 13 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la Montagne ; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs montagnards allassent servir comme simples soldats ; Rewbell, qui s’enferma dans Mayence ; Bourbotte, qui eut son cheval tué sous lui à la prise de Saumur ; Guimberteau, qui dirigea l’armée des Côtes de Cherbourg ; Jard-Panvilliers, qui dirigea l’armée des Côtes de la Rochelle, Lecarpentier, qui dirigea l’escadre de Cancale ; Roberjot, qu’attendait le guet-apens de Rastadt ; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa vieille contre-épaulette de chef d’escadron ; Levasseur de la Sarthe, qui, d’un mot, décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se faire tuer ; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard, Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu’on appelait Danton.

En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se dressait un homme, Robespierre.

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Au-dessous se courbaient l’épouvante, qui peut être noble, et la peur, qui est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements, sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l’Assemblée s’appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte ; les hommes qui doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun craignant quelqu’un. La Montagne, c’était une élite ; la Gironde, c’était une élite ; la Plaine, c’était la foule. La Plaine se résumait et se condensait en Sieyès.

Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s’était arrêté au tiers-état, et n’avait pu monter jusqu’au peuple. De certains esprits sont faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui l’appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la révolution. Il prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars, attelé à la même charrette qu’Alexandre de Beauharnais. Il conseillait l’énergie dont il n’usait point.