Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/218

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— Moi, dit Gauvain, je suis pour la mort militaire.

— Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutionnaire.

Il regarda Gauvain en face et lui dit :

— Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de Saint-Marc-le-Blanc ?

— Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain.

— Ces femmes-là haïssent le peuple. Et pour la haine une femme vaut dix hommes. Pourquoi as-tu refusé d’envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné ?

— Je ne fais pas la guerre aux vieillards.

— Un vieux prêtre est pire qu’un jeune. La rébellion est plus dangereuse, prêchée par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse pitié, Gauvain. Les régicides sont les libérateurs. Aie l’œil fixé sur la tour du Temple.

— La tour du Temple ! J’en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la guerre aux enfants.

L’œil de Cimourdain devint sévère.

— Gauvain, sache qu’il faut faire la guerre à la femme quand elle se nomme Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et à l’enfant quand il se nomme Louis Capet.

— Mon maître, je ne suis pas un homme politique.

— Tâche de ne pas être un homme dangereux. Pourquoi, à l’attaque du poste de Cossé, quand le rebelle Jean Treton, acculé et perdu, s’est rué seul, le sabre au poing, contre toute ta colonne, as-tu crié : Ouvrez les rangs. Laissez passer !

— Parce qu’on ne se met pas à quinze cents pour tuer un homme.

— Pourquoi, à la Cailleterie d’Astillé, quand tu as vu que tes soldats allaient tuer le vendéen Joseph Bézier, qui était blessé, et qui se traînait, as-tu crié : Allez en avant ! J’en fais mon affaire ! et as-tu tiré ton coup de pistolet en l’air ?

— Parce qu’on ne tue pas un homme à terre.

— Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd’hui chefs de bande ; Joseph Bézier, c’est Moustache, et Jean Treton, c’est Jambe-d’Argent. En sauvant ces deux hommes, tu as donné deux ennemis à la république.

— Certes, je voudrais lui faire des amis, et non lui donner des ennemis.

— Pourquoi, après ta victoire de Landéan, n’as-tu pas fait fusiller tes trois cents paysans prisonniers ?

— Parce que, Bonchamp ayant fait grâce aux prisonniers républicains, j’ai voulu qu’il fût dit que la république faisait grâce aux prisonniers royalistes.