Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/282

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Mais… c’est selon, dit Gauvain.

— Voici, mon commandant. Depuis l’affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous sommes encore douze.

— Eh bien ?

— Ça nous humilie.

— Vous êtes la réserve.

— Nous aimons mieux être l’avant-garde.

— Mais j’ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d’une action. Je vous conserve.

— Trop.

— C’est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez.

— Derrière. C’est le droit de Paris de marcher devant.

— J’y penserai, sergent Radoub.

— Pensez-y aujourd’hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir un rude croc-en-jambe à donner ou à recevoir. Ce sera dru. La Tourgue brûlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la faveur d’en être.

Le sergent s’interrompit, se tordit la moustache, et reprit d’une voix altérée :

— Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mômes. Nous avons là nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois enfants. Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nommé Brise-Bleu, le nommé Imânus, ce Gouge-le-Bruand, ce Bouge-le-Gruand, ce Fouge-le-Truand, ce tonnerre de Dieu d’homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos mioches, mon commandant ! Quand tous les tremblements s’en mêleraient, nous ne voulons pas qu’il leur arrive malheur. Entendez-vous ça, autorité ? Nous ne le voulons pas. Tantôt, j’ai profité de ce qu’on ne se battait pas, et je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés par une fenêtres oui, ils sont vraiment là, on peut les voir du bord du ravin, et je les ai vus, et je leur ai fait peur, à ces amours. Mon commandant, s’il tombe un seul cheveu de leurs petites caboches de chérubins, je le jure, mille noms de noms de tout ce qu’il y a de sacré, moi le sergent Radoub, je m’en prends à la carcasse du Père Éternel. Et voici ce que dit le bataillon : nous voulons que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C’est notre droit, ventraboumine ! oui, tous tués. Et maintenant, salut et respect.

Gauvain tendit la main à Radoub, et dit :

— Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d’attaque. Je vous partage en deux. Je mets six de vous à l’avant-garde, afin qu’on avance, et j’en mets six à l’arrière-garde, afin qu’on ne recule pas.

— Est-ce toujours moi qui commande les douze ?