Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/375

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membres, prit ce qui restait de cette chair humaine, et la jeta dans le bûcher. Un tourbillon de fumée blanche s’éleva. Il s’était fait au centre du bûcher un énorme trou de braise, cela y fut vite consumé. La tête fut presque tout de suite dépouillée de cheveux et de chair et réduite à l’ossement, les dents semblèrent rire, et ceux qui étaient près remarquèrent que deux flammes sortirent des deux trous des yeux. Comme le soleil se couchait, le bûcher s’éteignit. Le bourreau fouilla dans sa charrette, choisit dans ses ferrailles une large pelle de chaufournier, alla au bûcher, écarta les tisons, et prit au centre, là où avait été le cadavre, une pleine pelletée de cendre. Il remonta sur l’échafaud portant dans sa pelle cette cendre qui fumait un peu. Cela avait été Damiens. Le bourreau jeta la pelletée au vent.

En même temps un héraut à cheval, entouré de trompettes et ayant à sa droite et à sa gauche deux huissiers à verge, cria : Justice !

Cette cendre du régicide, où les souffles de l’air l’emportèrent-ils ? Qu’est-ce qu’il en fit, ce sombre vent du soir ? Dans quelle ombre fut-elle dispersée ? où alla-t-elle ? à quelle haleine se mêla-t-elle dans les ténèbres ? Dans quelle âme pénétra-t-elle ?

Il y avait alors à Arras un enfant de … ans et à Arcis-sur-Aube un enfant de … ans. À … un enfant venait de naître. Cette cendre emportée au loin, ces enfants la respirèrent-ils ? L’enfant d’Arcis-sur-Aube se nommait Danton ; l’enfant de … ans se nommait Robespierre[1]. L’enfant qui venait de naître s’appelait Marat.


Dans une autre note cette fin est modifiée ainsi :

Vers ces temps-là naissaient à Arcis-sur-Aube Jacques Danton, à Limoges Victorin Vergniaud, à Orcet Georges Couthon, à la Rochelle Nicolas Billaud-Varenne, à Guise Camille Desmoulins, à Arras Maximilien Robespierre.

Un écolier de 13 ans, nommé Jean-Paul Marat, errait pensif et sombre au bord du lac de Genève.

Cette cendre s’envola et entra dans l’âme de ces enfants.


Sur l’échafaud de Damiens, il y avait, parmi les bourreaux, un académicien, La Condamine. Homme gai et curieux. Il était venu là pour voir. Un valet du bourreau voulait le faire descendre, le bourreau dit : Laissez, Monsieur est un amateur.

La Condamine, vieux, avait une hernie et une jeune femme. Il mourut de la hernie, aidée par la jeune femme. Il était sourd et avait fait ces vers en entrant à l’Académie :

La Condamine est aujourd’hui
Reçu dans la troupe immortelle.
Il est bien sourd, tant mieux pour lui.
Mais non muet, tant pis pour elle.


  1. Dans le manuscrit, au-dessus des points de suspension, entre parenthèses, Victor Hugo a écrit (Vérifier). (Note de l’éditeur.)