Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/40

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vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le marquis de Custine et le duc de Biron !

— Quel gâchis !

— Et le duc de Chartres !

— Fils d’Égalité. Ah çà, quand sera-t-il roi, celui-là ?

— Jamais !

— Il monte au trône. Il est servi par ses crimes.

— Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot.

Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit :

— Il avait pourtant voulu se réconcilier. Il était venu voir le roi. J’étais là, à Versailles, quand on lui a craché dans le dos.

— Du haut du grand escalier ?

— Oui.

— On a bien fait.

— Nous l’appelions Bourbon le Bourbeux.

— Il est chauve, il a des pustules, il est régicide, pouah !

Et La Vieuville ajouta :

— Moi, j’étais à Ouessant avec lui.

— Sur le Saint-Esprit ?

— Oui.

— S’il eût obéi au signal de tenir le vent que lui faisait l’amiral d’Orvilliers, il empêchait les Anglais de passer.

— Certes.

— Est-il vrai qu’il se soit caché à fond de cale ?

— Non. Mais il faut le dire tout de même.

Et La Vieuville éclata de rire.

Boisberthelot repartit :

— Il y a des imbéciles. Tenez, ce Boulainvilliers dont vous parliez, La Vieuville, je l’ai connu, je l’ai vu de près. Au commencement, les paysans étaient armés de piques ; ne s’était-il pas fourré dans la tête d’en faire des piquiers ? Il voulait leur apprendre l’exercice de la pique-en-biais et de la pique-traînante-le-fer-devant. Il avait rêvé de transformer ces sauvages en soldats de ligne. Il prétendait leur enseigner à émousser les angles d’un carré et à faire des bataillons à centre vide. Il leur baragouinait la vieille langue militaire ; pour dire un chef d’escouade, il disait un cap d’escadre, ce qui était l’appellation des caporaux sous Louis XIV. Il s’obstinait à créer un régiment avec tous ces braconniers ; il avait des compagnies régulières dont les sergents se rangeaient en rond tous les soirs, recevant le mot et le contre-mot du sergent de la colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les disait à son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi