Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/413

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gueuse, échappait habituellement au singulier langage régnant ; mais s’il y tombait par hasard, il dépassait tout ; il lui arriva un jour de dire : Je me suis retranché dans la citadelle de la raison, j’en sortirai avec le canon de la vérité.

Les néologismes abondaient. On scélératisait un monument ; on emphasait un acte ; on dépanthéonisait un homme. On dédéifiait une idole. Marat lui-même cherchait le beau langage ; Dumouriez ayant dîné chez Talma, Marat écrivait : un enfant de Thalie fête un enfant de Mars.

Il est plus difficile de tuer la rhétorique que la monarchie.


robespierre, danton, marat.

De quelque parti qu’on soit, à quelque hauteur ou à quelque profondeur qu’on soit placé, quel que soit le point de vue qu’on choisisse, on voit au sommet de cette assemblée trois hommes. Trois grands hommes ? non. Trois géants ? oui. Robespierre, Danton, Marat.

Trois silhouettes noires dans ce flamboiement.

Ces trois hommes étaient sur la Convention. Elle craignait le premier, aimait le second et haïssait le troisième.

Elle décapita celui qu’elle aimait et celui qu’elle craignait, et déifia celui qu’elle haïssait.

Un défilé de spectres rend fixe le regard de l’historien. Qui sont ces trois hommes ?

Robespierre, dans cet embrasement d’âmes qu’on appelle la Révolution, eut la toute-puissance de la froideur. Il fut le glacier de cet Etna. Il est peut-être le seul ouvrier d’une grande œuvre qui ait eu le fanatisme sans l’enthousiasme. Jamais homme ne fut plus complètement l’homme fatal. Il composait et nourrissait sa rigidité de faits, de chiffres, d’apophtegmes, d’axiomes, de chimères. Sa parole décrétait. Il avait habituellement l’attitude et le silence des hommes attentifs à l’Inconnu qui leur parle à l’oreille. C’est aux incorruptibles seulement qu’on peut pardonner d’être inexorables ; il était incorruptible. Il était exact, secret, altier. Garat écrivait : J’ai demandé une entrevue à Robespierre. Il me l’a accordée avec insolence. Robespierre demeurait au numéro 396 de la rue Saint-Honoré, chez le menuisier Duplay, ancien protégé de madame Geoffrin. Robespierre habitait une mansarde avec fenêtre sur le toit ; il avait un pupitre de sapin, quatre chaises de paille, un lit de noyer, des tablettes de bois blanc contre le mur où étaient ses papiers rangés en ordre, et écrivait ses discours avec une tragédie, Athalie ou Esther, ouverte sur sa table. Il n’improvisait pas, si ce n’est dans les cas extrêmes. Il parlait longuement. Mercier l’appelle avocat de sept heures. Il était défiant, minutieusement renseigné. Il portait toujours sur lui un carnet où l’histoire a dû jeter les yeux et où on lisait des notes comme celles-ci : « Bourdon de l’Oise a été vu ce matin dans la rue, immobile, réfléchissant. — Tallien a marchandé ce matin des livres sur le quai. Il regardait de côté et d’autre. — » Et cette ligne écrite de sa main : Bourdon de l’Oise semble agité par les Furies. Le soir du jour où il vota la mort de Louis XVI, il rentra, et ne dit pas une parole. Quand