Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/496

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la tragédie. Quelle stupeur dans les réponses de cette mère vagabonde ! Il y a dans cette mère je ne sais quoi de douloureusement bestial. Ses paroles rappellent les gémissements de la bête blessée que vont achever des chasseurs.

… En écrivant l’épopée de 93, Victor Hugo devait incarner dans deux figures les deux éléments, les deux tendances de cette époque ; ce que les uns voient alors, c’est surtout l’avenir ; ils y vont d’un bond et veulent la mise en pratique immédiate des principes de la Révolution. D’autres, au contraire, considèrent d’abord le présent, l’étranger aux portes, l’émigration derrière l’étranger, l’Europe puissante, la France faible, la nécessité de la victoire matérielle avant la possibilité du triomphe moral, et, suspendant toute liberté, l’application de tout principe humain, sacrifient tout au salut public. Les premiers disent : amour, clémence, pensée, liberté, et regardent le ciel ; les seconds disent : terreur, suspicion, mort, indépendance, et regardent les frontières. Les premiers sont grands d’une grandeur lumineuse, les autres grands d’une grandeur sombre. Les premiers sont surtout la République et les seconds surtout la Révolution. Les premiers sont incarnés dans Gauvain, les seconds sont incarnés dans Cimourdain. Et Cimourdain arrête Lantenac, et Gauvain le sauve. Et le poète, après les avoir montrés l’un et l’autre, après avoir maudit la guillotine et le donjon féodal, après avoir pris conseil de sa conscience et de cette immense bonté qu’il sent éparse dans la nature, crie à l’histoire, au peuple d’aujourd’hui et au peuple de demain : Gauvain, toujours ! et Cimourdain, jamais !

Le dernier chapitre de Quatrevingt-treize est une des plus grandioses conceptions de Victor Hugo. Il est intitulé : « Cependant le soleil se lève. » On voit une machine hideuse dressée en face de la Tourgue. Cette machine, c’est la guillotine amenée là pour Lantenac et sur laquelle va mourir Gauvain.

… Telle est la dernière œuvre de Victor Hugo… Ce qu’il a écrit dans Quatrevingt-treize, c’est l’épopée et non l’histoire. Il n’a pas fait de la critique, il a exprimé par la fiction la vérité de l’ensemble. Il est le grand poète ; d’autres, Thiers, Michelet, Louis Blanc, ont été les grands historiens. Ce qu’il faut dire surtout, après avoir montré l’immense poésie de ce livre, c’est la douceur, la clémence, l’apaisement qu’il conseille. Il faut penser, lutter, parler, écrire, mais il faut aimer, et au-dessus des passions, des partis, des idées, mettre ces deux mots : pitié ! humanité ! oh ! non, point de représailles, point de morts, point de supplices ! Au passé plein de tortures, répliquons par l’avenir plein de clémence ; soyons libres, mais soyons bons et qu’on dise pour toujours adieu au sang ! Le livre de Quatrevingt-treize nous montre l’idéal, et ce n’est pas sa moindre grandeur ! Il est aussi largement impartial. Le poète de la Révolution y salue la Vendée et désigne l’avenir dans la République !

La Renaissance littéraire et artistique.
Émile Blemont.
(22 février 1874.)

Ce livre est au-dessus des passions. Le poète est sur la cime. À sa gauche, les fantômes de la nuit déchue s’enfuient pêle-mêle hors de l’horizon ; à sa droite, le soleil se lève dans une aurore ensanglantée. Des nuées, des roulements de tonnerre, des éclats de foudre passent à ses pieds. Là-bas, sur un océan battu par les aveugles brises, les navires des hommes, voiles blanches et carènes noires, plongent et se dressent tour à tour dans l’immense houle des vagues informes, cherchant le port à tâtons au milieu des écueils. Lui droit, fort et grand, il reste haut placé sous le ciel ; il s’affermit dans le calme, non de l’orgueilleuse impassibilité, mais de la sérénité généreuse, et attend, avec le recueillement de l’invincible espérance, que la tempête se taise et s’éclaircisse un peu, pour montrer à tous, même aux naufragés, le chemin de l’avenir, le chemin du sublime.

Descendons dans la mêlée. Jamais luttes plus grandioses n’ont été décrites avec plus de splendeur, jugées avec plus d’impartialité. C’est plus que du roman, plus que de l’histoire, c’est de la vie, c’est de l’âme, dans tout ce que la vie a de plus intense et de plus fervent, dans tout ce que l’âme a de plus douloureux et de plus pur.

Point d’amours, point d’amoureux ; et pourtant un livre tout amour. Rien n’est abandonné aux hasards et aux surprises des