Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/497

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entraînements passionnels. Point d’intrigues galantes, ni de platoniques extases. Nulle héroïne, si ce n’est la grande République, cette Vierge, cette Immaculée-Conception pour qui l’on meurt, et la petite Georgette qui a vingt mois et qui est blonde.

Au premier plan, se détachent trois hommes et trois enfants. Trois aspects de l’innocence et trois aspects de la vertu. Le petit René-Jean est brun ; Gros-Alain, son cadet, est châtain ; la petite Georgette, vous le savez, est blonde. Quant aux trois hommes, l’un, Lantenac le vendéen, est l’incarnation de l’aveugle Foi ; l’autre, le révolutionnaire Cimourdain, porte en lui l’inflexible Justice ; le troisième, le commandant républicain Gauvain, est le héros de l’idéale Miséricorde.

Ajoutez à ces personnages la mère des petits enfants ; évoquez la lointaine Convention et ses figures épiques ; groupez ici des Chouans, là des Bleus, et vous aurez tous les acteurs du drame.

Drame terrible et profond plein de vertige et d’infini. Il s’ouvre par une scène d’une fraîcheur exquise, par une surprise d’un charme souverainement gracieux et pénétrant.

… Lire le chapitre intitulé : Les rues de Paris dans ce temps-là, c’est vivre, se promener, se perdre au sein de la grande cité révolutionnaire, soudain ressuscitée avec sa fièvre ardente, ses fantaisies du jour, ses caprices du moment, ses enseignes, ses affiches, ses boutiques, ses clubs, ses passants, ses cris et ses éclats. Il semble qu’on marche sur le pavé gras entre les vieilles maisons noirâtres, qu’on entend les rumeurs, qu’on voit les regards de la foule. Admirable pendant au chapitre des Misérables qui s’appelle L’année 1819. L’évocation est complète, irrésistible.

… Une tristesse nous a saisi, en voyant que ce livre se terminait par un suicide. Nous en voulons un peu au poète ; nous avons tant besoin d’encouragement et d’espérance ! Mais, en parcourant de nouveau ces pages lumineuses, nous avons vu peu à peu se développer dans toute sa grandeur le dénouement tragique, et nous nous sommes souvenus qu’après tout c’est le sang des martyrs volontaires qui féconde le mieux l’avenir.

… Pour qui Lantenac, lui aussi, affronte-t-il la guillotine ? Pour ces trois pauvres petits enfants qui portent en eux l’immense avenir. La Vertu sous sa triple incarnation : Foi aveugle. Justice inflexible et souveraine Miséricorde, la Vertu se dévoue pour que la frêle innocence, c’est-à-dire l’Espérance du monde, soit sauvée. La mort est ici le gage solennel d’une vie meilleure, et le fanatisme de l’intolérance, cédant aux forces invincibles de la nature, prête lui-même aide et appui à la loi suprême du progrès humain. Ce royaliste et ces républicains pourraient s’écrier dans l’épreuve :

Nous nous sentons perdu pour nous, gagnés pour tous.

… Ce généreux livre donne la preuve pénétrante que depuis la grande crise révolutionnaire le génie humain est devenu maternel. Avec ses profonds déchirements, ses fièvres ardentes, ses angoisses, ses affres, ses tressaillements de joie et d’espoir, ses longs ruisseaux de sang, ses enfantements douloureux et sa fécondité triomphante, la sombre et gigantesque année Quatre-vingt-treize fait songer elle-même aux principes féminins, aux types mystérieux et éternels, aux déesses toutes puissantes que Gœthe évoque et qu’il nomme les Mères.

L’Égalité de Marseille.
Camille Pelletan.
(5 mars 1874.)

J’ai lu, relu Quatrevingt-treize, Comment en parler ? On est saisi par tout à la fois, dans ces grandes œuvres de Victor Hugo ; par la conception dramatique de l’œuvre, par la conception morale, par la création des caractères, par les miracles d’exécution, que sais-je encore ? Avant tout, le poète est prodigue. Résumer ses impressions semble impossible. C’est pourtant ce que j’essaye, sans me dissimuler l’énormité de la tâche.

… Tout d’abord une description du château (La Tourgue), qui dépasse tout. Avez-vous vu quelquefois des dessins de Victor Hugo ? Ces rêves d’une terrible précision de ruines fantastiques, où les pierres déchiquetées semblent vivre ? Nous y pensions en lisant ces admirables pages où les mots arrivent à la netteté de la peinture. La lecture finie, on connaît le château, comme si on l’avait, je ne dis pas vu, mais habité.