Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/51

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Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en désordre, l’air satisfait pourtant.

C’était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de monstres, et qui avait eu raison du canon.

Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit :

— Mon général, voilà l’homme.

Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l’attitude d’ordonnance.

Le comte du Boisberthelot reprit :

— Mon général, en présence de ce qu’a fait cet homme, ne pensez-vous pas qu’il y a pour ses chefs quelque chose à faire ?

— Je le pense, dit le vieillard.

— Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.

— C’est à vous de les donner. Vous êtes le capitaine.

— Mais vous êtes le général, reprit Boisberthelot.

Le vieillard regarda le canonnier.

— Approche, dit-il.

Le canonnier fit un pas.

Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot, détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la vareuse du canonnier.

— Hurrah ! crièrent les matelots.

Les soldats de marine présentèrent les armes.

Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta :

— Maintenant, qu’on fusille cet homme.

La stupeur succéda à l’acclamation.

Alors, au milieu d’un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit :

— Une négligence a compromis ce navire. À cette heure il est peut-être perdu. Être en mer, c’est être devant l’ennemi. Un navire qui fait une traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais ne s’absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute faute commise en présence de l’ennemi. Il n’y a pas de faute réparable. Le courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie.

Ces paroles tombaient l’une après l’autre, lentement, gravement, avec une sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne.

Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta :

— Faites.

L’homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.

Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans l’entre-pont, puis revinrent apportant le hamac-suaire ; l’aumônier du bord, qui depuis le départ était en prière dans le carré des officiers, accom-