Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/80

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


qui était une métairie ; il eut ce hochement de tête satisfait d’un homme qui se dit mentalement : C’est là ; et il se mit à tracer avec son doigt dans l’espace l’ébauche d’un itinéraire à travers les haies et les cultures. De temps en temps il examinait un objet informe et peu distinct, qui s’agitait au-dessus du toit principal de la métairie, et il semblait se demander : Qu’est-ce que c’est ? Cela était incolore et confus à cause de l’heure ; ce n’était pas une girouette puisque cela flottait, et il n’y avait aucune raison pour que ce fût un drapeau.

Il était las ; il restait volontiers assis sur cette borne où il était, et il se laissait aller à cette sorte de vague oubli que donne aux hommes fatigués la première minute de repos.

Il y a une heure du jour qu’on pourrait appeler l’absence de bruit, c’est l’heure sereine, l’heure du soir. On était dans cette heure-là. Il en jouissait ; il regardait, il écoutait, quoi ? la tranquillité. Les farouches eux-mêmes ont leur instant de mélancolie. Subitement, cette tranquillité fut, non troublée, mais accentuée par des voix qui passaient. C’étaient des voix de femmes et d’enfants. Il y a parfois dans l’ombre de ces carillons de joie inattendus. On ne voyait point, à cause des broussailles, le groupe d’où sortaient les voix, mais ce groupe cheminait au pied de la dune et s’en allait vers la plaine et la forêt. Ces voix montaient claires et fraîches jusqu’au vieillard pensif ; elles étaient si près qu’il n’en perdait rien.

Une voix de femme disait :

— Dépêchons-nous, la Flécharde. Est-ce par ici ?

— Non, c’est par là.

Et le dialogue continuait entre les deux voix, l’une haute, l’autre timide.

— Comment appelez-vous cette métairie que nous habitons en ce moment ?

— L’Herbe-en-Pail.

— En sommes-nous encore loin ?

— À un bon quart d’heure.

— Dépêchons-nous d’aller manger la soupe.

— C’est vrai que nous sommes en retard.

— Il faudrait courir. Mais vos mômes sont fatigués. Nous ne sommes que deux femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez déjà un, vous, la Flécharde. Un vrai plomb. Vous l’avez sevrée, cette goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc marcher ça. Ah ! tant pis, la soupe sera froide.

— Ah ! les bons souliers que vous m’avez donnés là ! On dirait qu’ils sont faits pour moi.

— Ça vaut mieux que d’aller nu-pattes.