Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/102

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L'HOMME QUI RIT

Puis il s’adressa au cuisinier :

— Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde. Est-ce qu’elle a appartenu à Hardquanonne.?
— À notre pauvre camarade Hardquanonne ? fit le cuisinier. Oui.

Le docteur poursuivit :

— À Hardquanonne, le flamand de Flandre ?
— Oui.
— Qui est en prison ?
— Oui.
— Dans le donjon de Chatham ?
— C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami. Je la garde en souvenir de lui. Quand le reverrons-nous ? Oui, c’est sa gourde de hanche.

Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des lignes un peu tortueuses sur le parchemin. Il avait évidemment le souci que cela fût très lisible. Malgré le tremblement du bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il voulait écrire.

Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer.

Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires accueillent la tempête.

Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha, comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le portefeuille et l’écritoire dans sa poche.

Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de l’aménagement intérieur de l’ourque ; il était dans un bon isolement. Pourtant la marmite oscillait. Le provençal la surveillait.

— Soupe au poisson, dit-il.
— Pour les poissons, répondit le docteur.

Puis il retourna sur le pont.