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L'HOMME QUI RIT

XIII

ortach

L’écueil recommençait. Après les Casquets, Ortach. La tempête n’est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et ne varie pas ses moyens.

L’obscurité n’est pas épuisable. Elle n’est jamais à bout de pièges et de perfidies. L’homme, lui, est vite à l’extrémité de ses ressources. L’homme se dépense, le gouffre non.

Les naufragés se tournèrent vers le chef, leur espoir. Il ne put que hausser les épaules ; morne dédain de l’impuissance.

Un pavé au milieu de l’océan, c’est le rocher Ortach. L’écueil Ortach, tout d’une pièce, au-dessus du choc contrarié des houles, monte droit à quatrevingts pieds de haut. Les vagues et les navires s’y brisent. Cube immuable, il plonge à pic ses plans rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer.

La nuit il figure un billot énorme posé sur les plis d’un grand drap noir. Dans la tempête, il attend le coup de hache, qui est le coup de tonnerre.

Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige. Le navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux ; toutes les ténèbres sont nouées sur lui. Il est prêt comme un supplicié. Quant à la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point l’espérer.

La Matutina, n’étant plus qu’un échouement flottant, s’en alla vers ce rocher-ci comme elle était allée vers l’autre. Les infortunés, qui s’étaient un moment crus sauvés, rentrèrent dans l’angoisse. Le naufrage, qu’ils avaient laissé derrière eux, reparaissait devant eux. L’écueil ressortait du fond de la mer. Il n’y avait rien de fait.

Les Casquets sont un gaufrier à mille compartiments, l’Ortach est une muraille. Naufrager aux Casquets, c’est être déchiqueté ; naufrager à l’Ortach, c’est être broyé.

Il y avait une chance pourtant.

Sur les fronts droits, et l’Ortach est un front droit, la vague, pas plus que le boulet, n’a de ricochets. Elle est réduite au jeu simple. C’est le flux, puis le reflux. Elle arrive lame et revient houle.

Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose ainsi : si la lame conduit le bâtiment jusqu’au rocher, elle l’y brise, il est perdu ; si la houle revient avant que le bâtiment ait touché, elle le remmène, il est sauvé.