Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/162

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L'HOMME QUI RIT

Il coupa avec ses dents un morceau allongé de l’éponge, déchira du rouleau un carré de linge, en étira un brin de fil, prit sur le poêle le pot où il y avait du lait, remplit de ce lait la fiole, introduisit à demi l’éponge dans le goulot, couvrit l’éponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua contre sa joue la fiole, pour s’assurer qu’elle n’était pas trop chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot éperdu qui continuait de crier.

— Allons, soupe, créature ! prends-moi le téton.

Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.

La petite but avidement.

Il soutint la fiole à l’inclinaison voulue en grommelant :

— Ils sont tous les mêmes, les lâches ! Quand ils ont ce qu’ils veulent, ils se taisent.

La petite avait bu si énergiquement et avait saisi avec tant d’emportement ce bout de sein offert par cette providence bourrue, qu’elle fut prise d’une quinte de toux.

— Tu vas t’étrangler, gronda Ursus. Une fière goulue aussi que celle-là !

Il lui retira l’éponge qu’elle suçait, laissa la quinte s’apaiser, et lui replaça la fiole entre les lèvres, en disant :

— Tette, coureuse.

Cependant le garçon avait posé sa fourchette. Voir la petite boire lui faisait oublier de manger. Le moment d’auparavant, quand il mangeait, ce qu’il avait dans le regard, c’était de la satisfaction, maintenant c’était de la reconnaissance. Il regardait la petite revivre. Cet achèvement de la résurrection commencée par lui emplissait sa prunelle d’une réverbération ineffable. Ursus continuait entre ses gencives son mâchonnement de paroles courroucées. Le petit garçon par instant levait sur Ursus ses yeux humides de l’émotion indéfinissable qu’éprouvait, sans pouvoir l’exprimer, le pauvre être rudoyé et attendri.

Ursus l’apostropha furieusement :

— Eh bien, mange donc !
— Et vous ? dit l’enfant tout tremblant, et une larme dans la prunelle. Vous n’aurez rien ?
— Veux-tu bien manger tout, engeance ! il n’y en a pas trop pour toi puisqu’il n’y en avait pas assez pour moi.

L’enfant reprit sa fourchette, mais ne mangea point.

— Mange, vociféra Ursus. Est-ce qu’il s’agit de moi ? Qui est-ce qui te parle de moi ? Mauvais petit clerc pieds nus de la paroisse des Sans-le-Sou, je te dis de manger tout. Tu es ici pour manger, boire et dormir. Mange, sinon je te jette à la porte, toi et ta drôlesse !