Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/231

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FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT...

tion, une animosité vorace, un rongeur du bonheur d’autrui, avoir été créé — (car il y a un créateur, le diable ou Dieu, n’importe qui !) avoir été créé de toutes pièces Barkilphedro pour ne réaliser peut-être qu’une chiquenaude, est-ce possible ! Barkilphedro manquerait son coup ! Être un ressort à lancer des quartiers de rocher, et lâcher toute sa détente pour faire à une mijaurée une bosse au front ! une catapulte faisant le dégât d’une pichenette ! accomplir une besogne de Sisyphe pour un résultat de fourmi ! suer toute la haine pour à peu près rien ! Est-ce assez humiliant quand on est un mécanisme d’hostilité à broyer le monde ! Mettre en mouvement tous ses engrenages, faire dans l’ombre un tracas de machine de Marly, pour réussir peut-être à pincer le bout d’un petit doigt rose ! Il allait tourner et retourner des blocs pour arriver, qui sait ? à rider un peu la surface plate de la cour ! Dieu a cette manie de dépenser grandement les forces. Un remuement de montagne aboutit au déplacement d’une taupinière.

En outre, la cour étant donnée, terrain bizarre, rien n’est plus dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer. D’abord cela vous démasque à votre ennemi, et cela l’irrite ; ensuite, et surtout, cela déplaît au maître. Les rois goûtent peu les maladroits. Pas de contusions ; pas de gourmades laides. Égorgez tout le monde, ne faites saigner du nez à personne. Qui tue est habile, qui blesse est inepte. Les rois n’aiment pas qu’on éclope leurs domestiques. Ils vous en veulent si vous fêlez une porcelaine sur leur cheminée ou un courtisan dans leur cortège. La cour doit rester propre. Cassez, et remplacez ; c’est bien.

Ceci se concilie du reste parfaitement avec le goût des médisances qu’ont les princes. Dites du mal, n’en faites point. Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.

Poignardez, mais n’égratignez pas. À moins que l’épingle ne soit empoisonnée. Circonstance atténuante. C’était, rappelons-le, le cas de Barkilphedro.

Tout pygmée haineux est la fiole où est enfermé le dragon de Salomon. Fiole microscopique, dragon démesuré. Condensation formidable attendant l’heure gigantesque de la dilatation. Ennui consolé par la préméditation de l’explosion. Le contenu est plus grand que le contenant. Un géant latent, quelle chose étrange ! un acarus dans lequel il y a une hydre ! Être cette affreuse boîte à surprise, avoir en soi Léviathan, c’est pour le nain une torture et une volupté.

Aussi rien n’eût fait lâcher prise à Barkilphedro. Il attendait son heure. Viendrait-elle ? Qu’importe ? il l’attendait. Quand on est très mauvais, l’amour-propre s’en mêle. Faire des trous et des sapes à une fortune de cour, plus haute que nous, la miner à ses risques et périls, tout souterrain et tout