Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/29

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URSUS.

et où l’on risque, comme l’a constaté le conseiller De l’Ancre, de rencontrer dans la brouée du soir un homme qui sort de terre, « borgne de l’œil droit, sans manteau, l’épée au côté, pieds nus et deschaux ». Ursus du reste, quoique d’allure et de tempérament bizarres, était trop galant homme pour attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un homme du tourment de trop danser, suggérer des songes clairs ou tristes et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à quatre ailes ; il n’avait pas de ces méchancetés-là. Il était incapable de certaines abominations. Comme, par exemple, de parler allemand, hébreu ou grec, sans l’avoir appris, ce qui est le signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une maladie naturelle procédant de quelque humeur mélancolique. Si Ursus parlait latin, c’est qu’il le savait. Il ne se serait point permis de parler syriaque, attendu qu’il ne le savait pas ; en outre, il est avéré que le syriaque est la langue des sabbats. En médecine, il préférait correctement Galien à Cardan, Cardan, tout savant homme qu’il est, n’étant qu’un ver de terre au respect de Galien.

En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété par la police. Sa cahute était assez longue et assez large pour qu’il pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses hardes, peu somptueuses. Il était propriétaire d’une lanterne, de plusieurs perruques, et de quelques ustensiles accrochés à des clous, parmi lesquels des instruments de musique. Il possédait en outre une peau d’ours dont il se couvrait les jours de grande performance ; il appelait cela se mettre en costume. Il disait : J’ai deux peaux ; voici la vraie. Et il montrait la peau d’ours. La cahute à roues était à lui et au loup. Outre sa cahute, sa cornue et son loup, il avait une flûte et une viole de gambe, et il en jouait agréablement. Il fabriquait lui-même ses élixirs. Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois. Il y avait au plafond de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un poêle de fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois. Ce poêle avait deux compartiments ; Ursus dans l’un faisait cuire de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre. La nuit, le loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné. Homo avait le poil noir, et Ursus le poil gris ; Ursus avait cinquante ans, à moins qu’il n’en eût soixante. Son acceptation de la destinée humaine était telle, qu’il mangeait, on vient de le voir, des pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les pourceaux et les forçats. Il mangeait cela, indigné et résigné. Il n’était pas grand, il était long. Il était ployé et mélancolique. La taille courbée du vieillard, c’est le tassement de la vie. La nature l’avait fait pour être triste. Il lui était difficile de sourire et il lui avait toujours été impossible de pleurer. Il lui manquait cette consolation, les larmes, et ce palliatif, la joie. Un vieux homme est une ruine pensante ; Ursus était cette ruine-là. Une loquacité de charlatan, une maigreur de prophète, une irascibilité de