Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/386

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
368
L'HOMME QUI RIT

changeant de rôle, comme une panthère qui se ferait nourrice, et se mettant à bercer, non l’enfant, mais sa destinée, pendant qu’il grandit ignorant de tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, à qui a été jetée la gourde, veillant sur ce passé dans lequel il y a un avenir, l’ouragan soufflant dessus avec bonté, les courants dirigeant la frêle épave à travers l’insondable itinéraire de l’eau, les ménagements des algues, des houles, des rochers, toute la vaste écume de l’abîme prenant sous sa protection un innocent, l’onde imperturbable comme une conscience, le chaos rétablissant l’ordre, le monde des ténèbres aboutissant à une clarté, toute l’ombre employée à cette sortie d’astre, la vérité ; le proscrit consolé dans sa tombe, l’héritier rendu à l’héritage, le crime du roi cassé, la préméditation divine obéie, le petit, le faible, l’abandonné, ayant l’infini pour tuteur ; voilà ce que Barkilphedro eût pu voir dans l’événement dont il triomphait ; voilà ce qu’il ne vit pas. Il ne se dit point que tout avait été fait pour Gwynplaine ; il se dit que tout avait été fait pour Barkilphedro ; et qu’il en valait la peine. Tels sont les satans.

Du reste, pour s’étonner qu’une épave fragile ait pu nager quinze ans sans être avariée, il faudrait peu connaître la profonde douceur de l’océan. Quinze ans, ce n’est rien. Le 4 octobre 1867, dans le Morbihan, entre l’île de Groix, la pointe de la presqu’île de Gavres et le rocher des Errants, des pêcheurs de Port-Louis ont trouvé une amphore romaine du quatrième siècle, couverte d’arabesques par les incrustations de la mer. Cette amphore avait flotté quinze cents ans.

Quelque apparence flegmatique que voulût garder Barkilphedro, la stupéfaction avait égalé sa joie.

Tout s’offrait ; tout était comme préparé. Les tronçons de l’aventure qui allait satisfaire sa haine étaient d’avance épars à sa portée. Il n’y avait qu’à les rapprocher, et à faire les soudures. Ajustage amusant à exécuter. Ciselure. Gwynplaine ! Il connaissait ce nom. Masca ridens ! Comme tout le monde, il avait été voir l’Homme qui Rit. Il avait lu l’enseigne-écriteau accrochée à l’inn Tadcaster ainsi qu’on lit une affiche de spectacle qui attire la foule ; il l’avait remarquée ; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres détails, quitte d’ailleurs à vérifier ensuite ; cette affiche, dans l’évocation électrique qui se fit en lui, reparut devant son œil profond, et vint se placer à côté du parchemin des naufragés, comme la réponse à côté de la question, comme le mot à côté de l’énigme, et ces lignes : « Ici l’on voit Gwynplaine abandonné à l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer, à Portland », prirent brusquement sous son regard un resplendissement d’apocalypse. Il eut cette vision : le flamboiement de Mane Thecel Pharès sur un boniment de la foire. C’en était fait de tout cet échafaudage qui était l’existence de Josiane. Écroulement subit. L’enfant perdu était retrouvé. Il y avait un