Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/393

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
375
FASCINATION.

forteresse du temps d’Édouard le Vieux. Vous avez dix-neuf baillis à vous, avec leurs villages et leurs paysans. Ce qui met sous votre bannière de lord et de nobleman environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins. À Clancharlie, vous êtes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous tenez votre cour de baron. Le roi n’a de plus que vous que le droit de frapper monnaie. Le roi, que la loi normande qualifie chief-signor, a justice, cour et coin. Coin, c’est monnaie. À cela près, vous êtes roi dans votre seigneurie comme lui dans son royaume. Vous avez droit, comme baron, à un gibet de quatre piliers en Angleterre, et, comme marquis, à une potence de sept poteaux en Sicile ; la justice du simple seigneur ayant deux piliers, celle du châtelain trois, et celle du duc huit. Vous êtes qualifié prince dans les anciennes chartes de Northumbre. Vous êtes allié aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power, et aux comtes d’Umfraville en Écosse, qui sont Angus. Vous êtes chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore. Vous avez huit châtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble, Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d’autres. Vous avez un droit sur les tourbières de Pillinmore et sur les carrières d’albâtre de Trent ; de plus vous avez tout le pays de Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville qui est dessus. La ville s’appelle Vinecaunton ; la montagne s’appelle Moil-enlli. Tout cela vous fait un revenu de quarante mille livres sterling, c’est-à-dire quarante fois les vingt-cinq mille francs de rente dont se contente un français.

Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo de stupeur, se souvenait. Le souvenir est un engloutissement qu’un mot peut remuer jusqu’au fond. Tous ces noms prononcés par Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait. Ils étaient inscrits aux dernières lignes de ces deux placards qui tapissaient la cahute où s’était écoulée son enfance, et, à force d’y avoir laissé machinalement errer ses yeux, il les savait par cœur. En arrivant, orphelin abandonné, dans la baraque roulante de Weymouth, il y avait trouvé son héritage inventorié qui l’attendait, et le matin, quand le pauvre petit s’éveillait, la première chose qu’épelait son regard inconscient et distrait, c’était sa seigneurie et sa pairie. Détail étrange qui s’ajoutait à toutes ses surprises, pendant quinze ans, rôdant de carrefour en carrefour, clown d’un tréteau nomade, gagnant son pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes, il avait voyagé avec sa fortune affichée sur sa misère.

Barkilphedro toucha de l’index la cassette qui était sur la table :

— Mylord, cette cassette contient deux mille guinées que sa gracieuse majesté la reine vous envoie pour vos premiers besoins.

Gwynplaine fit un mouvement.

— Ce sera pour mon père Ursus, dit-il.