Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/523

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
505
RÉSIDU.

dans l’acceptation. Brusquement transformé en lord, que devait-il faire ? La complication de l’évènement produit la perplexité de l’esprit. C’est ce qui lui était arrivé. Le devoir donnant des ordres en sens inverse, le devoir de tous les côtés à la fois, le devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet effarement. C’était cet effarement qui l’avait paralysé, notamment dans ce trajet de Corleone-lodge à la chambre des lords, auquel il n’avait pas résisté. Ce que, dans la vie, on appelle monter, c’est passer de l’itinéraire simple à l’itinéraire inquiétant. Où est désormais la ligne droite ? Envers qui est le premier devoir ? Est-ce envers ses proches ? Est-ce envers le genre humain ? Ne passe-t-on pas de la petite famille à la grande ? On monte, et l’on sent sur son honnêteté un poids qui s’accroît. Plus haut, on se sent plus obligé. L’élargissement du droit agrandit le devoir. On a l’obsession, l’illusion peut-être, de plusieurs routes s’offrant en même temps, et à l’entrée de chacune d’elles on croit voir le doigt indicateur de la conscience. Où aller ? Sortir ? rester ? avancer ? reculer ? que faire ? Que le devoir ait des carrefours, c’est étrange. La responsabilité peut être un labyrinthe.

Et quand un homme contient une idée, quand il est l’incarnation d’un fait, quand il est homme symbole en même temps qu’homme en chair et en os, la responsabilité n’est-elle pas plus troublante encore ? De là la soucieuse docilité et l’anxiété muette de Gwynplaine ; de là son obéissance à la sommation de siéger. L’homme pensif est souvent l’homme passif. Il lui avait semblé entendre le commandement même du devoir. Cette entrée dans un lieu où l’on peut discuter l’oppression et la combattre, n’était-ce point la réalisation d’une de ses aspirations les plus profondes ? Quand la parole lui était donnée, à lui formidable échantillon social, à lui spécimen vivant du bon plaisir sous lequel depuis six mille ans râle le genre humain, avait-il le droit de la refuser ? avait-il le droit d’ôter sa tête de dessous la langue de feu tombant d’en haut et venant se poser sur lui ?

Dans l’obscur et vertigineux débat de sa conscience, que s’était-il dit ? ceci : — Le peuple est un silence. Je serai l’immense avocat de ce silence. Je parlerai pour les muets. Je parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants. C’est là le but de mon sort. Dieu veut ce qu’il veut, et il le fait. Certes, cette gourde de ce Hardquanonne où était la métamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant qu’elle ait flotté quinze ans sur la mer, dans les houles, dans les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colère ne lui ait fait aucun mal. Je vois pourquoi. Il y a des destinées à secret ; moi, j’ai la clef de la mienne, et j’ouvre mon énigme. Je suis prédestiné ! j’ai une mission. Je serai le lord des pauvres. Je parlerai pour tous les taciturnes désespérés. Je traduirai les bégaiements. Je traduirai les grondements, les hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal