Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/577

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FRAGMENTS.

Depuis qu’on exploite la baie en ciment dit romain, beaucoup de ces chefs-d’œuvre calcaires de Portland ont disparu, mais à mesure qu’on les démolit, la mer les reconstruit. Le propre de l’océan, c’est de ne pas discontinuer. Le flot recommence partout sur cette côte le même affouillement et le même édifice. Le refaire lui est facile, le varier lui est impossible. Cette roche, nous venons de le dire, est réfractaire. On croirait qu’elle a sa volonté. La marée a beau s’efforcer, la vague a beau être diverse, le flot, cet architecte de labyrinthe, a beau vouloir forer, au pied de la muraille du golfe, des trous utiles aux bêtes, et des en-cas de refuge aux pauvres squales polaires fourvoyés parfois trop au sud, quoi que fasse l’océan, il ne réussit qu’à creuser dans le soubassement des falaises des espèces de chambres à pans droits, à plafonds irréprochables, à piliers carrés ou ronds, cryptes thébaines plutôt que cavernes marines, moins antres que palais, et plus semblables à des sépulcres de rois qu’à des repaires de monstres.

Au reste, quel que soit le style de l’architecture de l’océan, qu’elle soit régulière ou qu’elle soit fantasque, qu’elle semble avoir une loi ou qu’elle semble les violer toutes, elle effraie en même temps qu’elle étonne ; elle déconcerte surtout. On se tromperait si l’on attendait de la fréquentation de la mer autre chose qu’une sorte de plaisir terrible. L’inattendu dans la plénitude choque, et c’est là toute la mer.

Point de sobriété. Aucune modération. Quiconque n’aime pas l’exagération doit éviter l’océan. Les imaginations moyennes sont malmenées par ce gouffre. L’océan manque absolument de mesure et de ce que nous nommons le goût. Une certaine folie est mêlée aux grands paysages de la mer. C’est l’abrupte dans l’inconsistant. Ils sont peut-être magnifiques, mais ils ne sont pas sages. L’océan touche un archipel ou un promontoire comme Michel-Ange une statue. C’est plutôt une secousse qu’un contact. Son baiser mord. Partout le coup d’ongle du lion ; partout le coup de pouce du géant. On ne sait quoi d’amer qui est épars. Des beautés qui font vomir. L’océan trouble toutes les lignes, désagrège toutes les symétries, complique tous les niveaux de révolte et de dislocation, et remplace les nuances, les cadences, les gammes paisibles, les musiques discrètes par une harmonie à lui qui se compose de chaos. Son plain-chant formidable efface et noie tout autre bruit. Effusion souveraine et terrible ; excès de nuages, de souffles, d’écumes, de caprice, de liberté ; perpétuel manque de respect à l’ordre. La mer disproportionne tout. S’il était possible que Théramène eût l’imprudence de lui confier son monstre, l’océan en ferait quelque chose de très désagréable. Une plaine dont l’océan s’empare doit renoncer à être plate ; elle devient le Zuyderzée. Une ondulation de tempête la tourmente à jamais. La mer déraisonne. De cette brutalité sort ce que les uns appellent le sublime et les autres l’extravagant.

Dans cette falaise de Portland, travaillée sans relâche par les marées et les tempêtes, mille échancrures découpent des havres, étroits diminutifs du golfe. Ces havres, enclos d’escarpements, sont tentants et perfides. Ils ont une forme d’alvéole. La côte calcaire semble avoir été mordue çà et là par quelque gigantesque mâchoire à dents carrées ; ces dents ont laissé leur entaille ; chaque entaille est une crique.

Criques plutôt de refuge pour les poissons que pour les barques. Et encore les poissons y seraient-ils fort mal à l’aise quand le vent vient mettre sa bouche dans