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NOTES DE L’ÉDITEUR


I

historique de l’homme qui rit

Victor Hugo avait publié le 12 mars 1866 son roman Les Travailleurs de la mer, et tout aussitôt il avait conçu un vaste plan qu’il définissait lui-même dans cette note :

Sous ce titre : Études sociales,
l’auteur commence une série.
Un octogénaire plantait.
Cette série qui a aujourd’hui
pourprélude première page l’Homme qui Rit,
c’est-à-dire l’Angleterre après 1688,
se continuera par la France avant 1789
et s’achèvera par 93.

Le champ était immense, le projet séduisant, le sujet bien choisi pour faire œuvre à la fois de romancier, d’historien, de philosophe et de poète.

Les trois livres comprenaient trois grandes divisions : l’aristocratie, la monarchie, la démocratie.

C’est par l’aristocratie que Victor Hugo commençait ; nulle part mieux qu’en Angleterre il ne pouvait étudier le phénomène.

Depuis longtemps il s’y intéressait, car entre 1825 et 1830 il prenait déjà des notes sur les vieilles lois anglaises ; puis il les laissait de côté pendant plus de trente-cinq ans et les reprenait au début de 1868. Ces notes étaient incomplètes ; elles contenaient en germe l’idée. Il fallait constituer un dossier. N’ayant pas de bibliothèque, Victor Hugo se mit à la recherche de documents, visita des bouquinistes, découvrit de vieux livres ; il avait mis la main sur les volumes suivants ; l’État présent de l’Angleterre, du docteur Chamberlayne ; la Description des villes de Londres et de Westminster, de Fielding ; l’History of London, de Maitland ; des études de l’abbé Coyer. Son fils François-Victor, ayant déjà publié sa belle traduction de Shakespeare, était bien outillé en livres sur l’Angleterre et aussi en souvenirs ; c’était un auxiliaire précieux.

Victor Hugo lisait tout attentivement, prenait de nombreuses notes sur des papiers de formats divers et de diverses origines ; tout ce qui était à sa portée lui était bon ; il écrivait dans tous les sens, entourant de traits chaque renseignement, ce qui donnait à ces feuilles détachées couvertes de traits disposés en rayons l’aspect de toiles d’araignée. C’est ce qu’il appelait ses « notes de travail ». Il en avait accumulé un si grand nombre que le vieux Londres, « casse-tête chinois de rues et de ruelles bizarrement enchevêtrées », lui était devenu familier. Il connaissait assurément mieux qu’un touriste de 1688 les monuments, les ports, les églises, les cimetières, les prisons, les clubs, les brasseries, les théâtres, les baraques de saltimbanques, de bohèmes et de montreurs de bêtes. Il vous aurait donné tous les détails sur les dimensions des navires, la valeur des monnaies, les règles de la potence et l’efficacité des indulgences. Pendant plus de deux mois et demi il avait tout compulsé, vivant dans la vieille Angleterre, se pénétrant des coutumes, des mœurs