Page:Hugo - Actes et paroles - volume 7.djvu/131

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    À ses côtés pourtant, invisible et farouche,
    Némésis, au courroux redoutable et serein,
    Épouvantant les flots du souffle de sa bouche,
    Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d’airain

    Mais, le jour où la Guerre entoura nos murailles,
    Où le vaillant Paris, agonisant enfin,
    Succombait et sentait le vide en ses entrailles,
    Il revint, il voulut comme nous avoir faim !

    Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,
    Quand Paris désolé, grand comme un Ilion,
    Proie auguste, servit de pâture à l’histoire,
    On revit parmi nous sa face de lion.

    Et puis enfin l’aurore éclata sur nos cimes !
    Le rêve affreux s’enfuit, par le vent emporté,
    Et, frémissante encor, de nouveau nous revîmes
    Fleurir la poésie avec la liberté.

    Et ce fut une joie immense, un pur délire,
    Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas !
    Reparurent divins, avec leur chant de lyre,
    Hernani, Marion de Lorme, et toi, Ruy Blas !

    Et nous-mêmes, dont l’âme à la Muse se livre,
    Apportant nos efforts, nos cœurs, nos humbles voix,
    Nous avons évoqué le drame et le grand livre
    Que tu viens d’applaudir pour la centième fois.

    O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure,
    Charment, quand ton Orphée, avec ses rimes d’or,
    Te prodigue l’ivresse adorable, savoure
    Cette ambroisie, et toi, poète, chante encor !

    Homère d’un héros vivant, plus grand qu’Achille,
    Sous le tragique azur empli d’astres et d’yeux,
    Chante ! et console encor ton Prométhée, Eschyle,
    Sur le rocher sanglant où l’insultent les dieux !
    Parle ! toi qui toujours soutenant ce qui penche,
    Opposas la Justice à la Fatalité,
    Toi qui sous le laurier lèves ta tête blanche,
    Génie entré vivant dans l’immortalité !

Une demi-heure après, la fête était au Grand-Hôtel, où un souper réunissait les artistes et les représentants de la presse théâtrale, sans distinction d’opinion.